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Où Suis-Je ? Où Vais-Je ?

  • CorineTitgoutte
  • J'arrive pas à choisir entre éducateur, musicien, écrivain ou dessinateur. Du coup, je vous laisse choisir ici !
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A voir aussi

Rendez donc visite à La Carne, mon alter ego énervé. Blog satirique, hygiénique et apériodique.

 

Pour les oreilles :


  • Doude Baolescu : morceaux piochés dans l'ensemble de mon parcours musical.
3 juin 2006 6 03 /06 /juin /2006 10:52

J’ai souvent fait écho
A l’appel du mégot
Etrange cigarette
Qui vous monte à la tête
Mais maint’nant c’est fini
Je n’ai plus envie
Les marchands de tabac
Devront faire sans moi


Etaient-ce des mots en l’air ?
Ou bien sont-ce mes nerfs 
Qui ont mis au pilon
Ces belles résolutions ? 
Au bout d’un jour, pas plus
A la vue de fumeurs
Je sentais que mon cœur
Faisait des sauts de puce 


Au moments inactifs
Des journées sans mobile
J’avais le corps sur pile 
Et des airs dépressifs
Je tournais en rond
Avec les mains tremblantes
Et des pensées troublantes
Au fond du carafon


Je me rappelle l’écho
De l’appel du mégot
Etrange cigarette
Qui n’en fait qu’à ma tête
Dont l’idée me sourit
Je n’ai plus d’autre envie
Les marchands de tabac
Ricanent de moi


J’ai craqué un beau soir
D’une fête arrosée
Où boire sans fumer
Menait au désespoir
Sous les yeux étonnés 
Des amis qui étaient là
J’ai allumé cent fois
Ce putain de briquet


Le lendemain j’étais
Le premier au tabac
Juste en bas d’chez moi
Et j’m’ach’tais un paquet


Envoûté par l’écho 
De l’appel du mégot
Etrange cigarette
Qui vous tient pour perpète
Je m’y suis remis 
Mais pas pour la vie, car… 


Quand s’éteindra l’écho
De l’appel du mégot
Etrange cigarette
C’est promis j’arrête
Je n’veux plus être soumis
Et me pourrir la vie
On verra qui rira
Des marchands de tabac

 

Corinne Tit'Goutte - 2005

 

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3 juin 2006 6 03 /06 /juin /2006 10:50

Hé viens donc, petite fleur sans histoire et sans âme
Petite poupée brisée que Dieu a oublié
Reléguée à la place que bien longtemps les femmes
N’ont jamais, jamais eue dans notre société
Des lunettes noires baissées sur des yeux anonymes
Veux-tu donc nous cacher jusqu’à ton patronyme
Ou bien ne sont-elles là que pour cacher les bleus
Et les larmes que retient ton cœur amoureux


En échange de tes vœux d’être belle et soumise
Les caresses que tu as eues n’étaient pas celles promises
Ce beau jour où tu crus les mots pieux du curé
Et le serment rendu par l’homme à tes côtés
Qui grava dans le marbre de l’autorité
Divine l’hypocrisie et ta crédulité
Une nuit d’noces de joie, de feu et d’amour fou
Quelques baisers rapides, une troussée et c’est tout


Le lend’main de la noce, guère moins émoustillée
Tu ne t’attendais pas à prendre une dérouillée
Pour avoir, encore toute à ton immense bonheur
Paressé dans les draps imprégnés de sa sueur
Suffoquée de surprise, tu ne pleuras même pas
Pas plus que ne songeas à l’abandonner là
Et ce fut le début d’une lignée d’horreurs
T’étais-tu habituée à la douleur ? 


De ce que tu reçus d’la vocation d’épouse
Nul droit n’autorises à ce que tu découses
Ce que le Dieu des hommes devant témoins cousit
Mêm’si en crin se changèrent les draps du lit
Même si la chaleur du charbon du foyer
Brûla ton cœur en se changeant en brasier
Et quand bien même t’en vint cette idée amère
D’épouse, pour te garder, il te fit mère


Pire que tout, la question cruciale et fatidique
Tournait en boucle dans ton tube catholique
« Quelle faute ai-je commise, quel pêché mortel
Me vaut tous ces tourments, ce châtiment cruel ? »
Mais qu’avais-tu pour te croire toujours coupable
Chaque fois qu’il détachait son maudit ceinturon
Et je te crois en plus encore capable
De t’en aller l’attendre à sa sortie de prison

 

Corinne Tit'goutte - 2005

 

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22 mai 2001 2 22 /05 /mai /2001 13:04

L’horreur du vide



1


C’était pas chez Lipp. Chez Lipp, les portiers ont une autre allure. Celui-là portait sa quarantaine à bout de bras, et on voyait bien qu’il peinait. D’ailleurs, il ne touchait même pas à la porte, elle l’aurait mordu ; et s’il saignait, tout pouvait arriver, le pire en premier.

Qui c’était, ce vieux, on s’en fout. Un parmi d’autres, un parmi des milliers et des milliers d’autres immobiles perdus à la porte d’un bistrot, guettant la moindre goutte qui eût pu s’en échapper ; lui, il n’a pas d’âme propre, c’est une image, un stéréotype pas même gâché par le défaut d’élocution qui lui demandait bien des efforts supplémentaires pour mener sa tâche à bien.

C’était le clochard du Paris-Londres.

Une figure.

Une enseigne.

A... à... vot’ bon c... c... c... cœur, mess...ss..ieurs-dames.


Elle était belle et avachie, les traits tombant de lassitude. A chaque instant, on eût cru que son visage allait se coucher après une sale journée. Elle avait depuis des lustres laissé ses appâts là où ils n’éveilleraient que le vague intérêt d’un brocanteur, et surtout pas les velléités lubriques de demis ivrognes trop lâches pour l’être entièrement, trop fiers pour ne plus l’être du tout.

Belle et sans âme, la laideur personnifiée.


Vous voulez une histoire d’amour ?


Ça fait des années qu’elle sort par la porte du bistrot et qu’elle ne sort pas du bistrot. Elle a foiré sa vie lamentablement et elle en est contente. Elle vit de ces gens qui l’entourent. Sa vie s’est faite d’un incessant bourdonnement qui ne la quitte pas même lorsqu’elle rêve. Elle a peur du silence. Elle a peur des mots. Peut-être parce que le silence et les mots la ramènent à son inexistence. Lui la salue en gueulant son vin, il bourdonne. Elle est heureuse. Elle ne le regarde même pas, avec application, comme on s’applique à ne pas regarder son papier-peint. La bi-dimensionnalité lui convient à merveille ; la télévision lui convient à merveille. Ses seins même s’en accommodent et font tout pour plonger vers des abîmes où n’évoluent que des soles et des limandes. Et chef-d’œuvre de platitude, elle les redresse de dentelles pour ne plaire à personne.

Il est merveilleusement barbu, rougeaud et puant ; il est comme il doit être. Il est comme il a toujours été. Il est beau, il est normal.


Il n’est plus là.


En entendant ses pas résonner, se fondre en écho dans les poubelles et revenir seuls, la queue basse, bourdonner à ses oreilles, elle meurt. La nature a bien moins horreur du vide que Marie. On est quand ? se dit-elle. On est avant ? Je suis petite fille ? Elle est sans elle, ce soir ; elle n’existe plus ici et maintenant. Elle est renvoyée aux limbes de ces temps où elle avait encore le choix. Si le monde ne se remet pas tout de suite à bourdonner, elle sera foetus.

Alors elle le fait bourdonner et lance à l’absence un timide :

“ Bonsoir, monsieur Pierre ! ”

- B... bien le b... bonsoir, b... belle pa... a... armi les belles ! V... vot’ journée s... s... s’est bien p... p... passée ? ”

- Très bonne journée, monsieur Pierre, merci !

- Z... z... z’avez p... p... pas une p... p... p’tite pièce ? ”

Elle suit funambule le fil de sa vie jusqu’à son appartement.



2


“ Tu as vu demain à la tienne Delon gris télévision Marie pour non rien rampo deux autres bonjour et toi bonjour il fait froid l’acteur ça va tu connais impressionnant j’aime bien polar tiens au fait tu connais...

... l’histoire des frites belges ?1

- Des quoi ?

- Des frites belges !

- N’importe quoi... tu dis n’importe quoi...

- Je t’assure que non, c’est vachement intéressant !

- Vas-y, sors-la, ta blague...

- C’est même pas une blague ! Ecoute, tu sais qu’au départ, y’a des Belges qui habitaient près d’un lac, très au nord, et pêchaient dedans. Dans le lac.

- Et alors ? Quel rapport avec les frites ?

- Attends ! Vu qu’ils étaient tout au nord, des fois, il gelait, le lac. Et ils pouvaient plus pêcher dedans, forcément !

Et ça fait des grands “ schloup ”

Et ça fait des grands “ schloup ”2

- Alors comme ils avaient plus de poisson, ils taillaient des patates en forme de poisson et ils les faisaient frire comme du poisson.

- Et les moules ?

- Mais t’es con, ça n’a rien à voir ! Bon, et donc, alors, comme c’est chiant de tailler les patates en forme de poisson, ils ont simplifié et ils ont taillé les patates en forme de frite.

- Oui, mais les moules ?

- T’es désolant, tu sais ? C’est vachement intéressant ! Tu te rends compte que maintenant, tu sais d’où viennent les frites ? Moi, j’ai entendu ça, j’étais sur le cul ! ”



3


Elle n’a pas quitté son uniforme inconcupiscible, son imper gris vert et sa jupe à carreaux. Oui, elle a vu le Delon hier soir. Oui, il fait gris et froid ce matin. Bonjour, comment allez-vous ? Non, je ne connais pas l’histoire des frites belges, qu’est-ce que c’est ? Un Fernet Branca, s’il te plaît, Hervé. Autant de faux appâts jetés ça et là sur ses non-formes.

Un client s’engouffre après elle, invitant avec lui une écharpe de brume qui s’effiloche, soufflée par le bruit du Paris-Londres.

“ M... m... merci m’sieur, l... la paix s... soit sur vous ! ”

La phrase beuglée meurt quand la porte se referme, comme toute vie a quitté cette brume qui n’existe plus, qui n’a jamais existé, qui existera toujours.

Il est chaud, le café ; il est fait d’un monde qui jamais ne suffira à le remplir tout à fait, qui pourtant sature son espace d’imprésences définitives. Il est clos mais il absorbe, comme une éponge, comme ces corps qui s’y enivrent consciencieusement.

Est-ce qu’elle entend seulement ce à quoi elle répond sans s’entendre par des phrases machinales, par des sons chevalins qu’elle pousse en croyant rire ?


L’après-midi suinte sa lumière jaune qui tente en vain de s’évader par la baie plus ou moins vitrée du café qui se souvient encore de s’être chauffé avec un poêle à bois. A cette heure, les esprits flottent comme le nuage âcre de fumée cancérigène au dessus des tables, au dessus des têtes. L’odeur de mort et de feuilles de maïs ne trouble pas cette espèce d’animation immobile où les bras bougent, où les bouches parlent, où les verres tintent, statiquement.

Même son corps l’oublie. Il ne prend même plus la peine de lui faire mal. Ses nerfs poussifs transitent à grand peine une douleur arthritique qui n’est déjà plus qu’un murmure quand, par hasard, elle force l’entrebâillement de ses sens.

Même son corps l’oublie. Il va entre les tables, enraillé par les années, marchant dans les mêmes pas, répétant les mêmes gestes, suivant la même envie d’uriner après ses mêmes consommations, se cognant la hanche contre le même coin de table qu’elle insulte comme elle lui dirait bonjour.

Elle rentre chez elle. La nuit est une parenthèse dans un jour interminable, mais le jour est presque un accident dans sa longue nuit.

“ Bonsoir, monsieur Pierre ! 

- Q... que la n... nuit soit d... douce, ma j... jolie ! Une p... p’tite pièce p... pour un p... pauvre homme ? ”


4


Marie passe ses journées au bistrot. Elle y dépense sa pension de veuve de guerre ; Bob lui fait un prix. Elle avait de la chance, c’était une des rares veuves qu’on avait pensionnées pour la guerre d’Algérie. Maxime était parti dans un bel uniforme vert, le cheveux ras et l’œil brillant. Il était revenu dans un uniforme de sapin. Elle ne savait même pas s’il était dans le cercueil qu’un curé chevrotant avait béni dans l’église de Clichy ; on ne lui avait pas permis de voir le corps. Elle n’y tenait pas trop, d’ailleurs. Malgré sa stricte observance des rites, elle ne voyait plus qu’une chose morte quand elle pensait à Maxime. Par habitude, elle en garda rancune aux fellouzes et, par extension, aux Arabes en général. Elle ne disait pas bonjour à l’épicier de son quartier.

Mais elle n’avait jamais imaginé une seconde le fracas de la mort qu’on donne et qu’on reçoit, le crachat régulier des armes automatiques et les cris de souffrance des torturés, les attaques au couteau et à la grenade, comme celle que Maxime avait vu atterrir à ses pieds sans émotion, plongé dans le brouillard du kif qu’on mâchait inlassablement pour ne plus entendre, ne plus voir, ne plus penser. Autour de Maxime, le monde s’était refermé bien avant que la grenade fît tomber définitivement le rideau sur la scène finale d’une comédie macabre.

Elle ne s’était jamais posé la question de savoir s’il lui manquait. Elle s’est acheté son poste de télévision avec son premier chèque de pension.


5


“ Ben tu vois, si j’étais Dieu... j’croirais pas en moi...

Mais si j’étais moi... j’me méfierais... ”3


6


Elle sortit du bistrot à la fermeture ; elle marchait plus lentement, peut-être.

“ B... bons... soir ma b... elle ! La n... nuit vous ap... porte la paix !

- Bonne nuit, monsieur Pierre.

- Une p... petite pièce p... p... pour un p... pauvre homme ? ”

Une bouffée de chaleur l’envahit, si soudainement qu’elle ne s’en rendit pas d’abord compte. Quelque part en elle, un interrupteur avait basculé d’une position à une autre – clic. Elle observa avec un intérêt certain sa main lâcher la pièce qu’elle venait de retirer de sa poche, son tintement sur le trottoir mouillé, devant la porte close du Paris-Londres.

“ M... merci bien, m... ma belle ! ”, dit le trottoir à cette vieille plantée là à regarder son cœur battre comme si c’était la première fois qu’une chose pareille arrivait.

Sur le chemin de son appartement, quelques larmes se mêlèrent à la pluie qui martelait ses pommettes ridées et suivait les sentiers sinueux de son visage marqué moins par l’âge que par l’habitude.

Elle suivait un tracé immuable, des sillons profonds comme des entailles qu’un sang vraisemblablement impur abreuvait. Confusément, son rêve prenait de la consistance comme on apprend à marcher, se superposant péniblement, à coups d’odeurs éthyliques et de bégayantes réminiscences, au chemin de sa vie, à cette simple succession de trottoirs identiques, d’escaliers raides et branlants, du bistrot à son lit, de son lit au bistrot. Elle gambadait maintenant au long d’une silhouette, flânant aux alentours d’une excroissance cartilagineuse et violacée, allant où ses pas irréels la conduisaient, au hasard d’un contour de visage, d’un mouvement de main aux ongles sales jusqu’à leur naissance... se perdant, se retrouvant sans autre but que d’allonger le chemin, de retarder le moment où sa journée s’effacerait pour laisser place au vide surpeuplé de néant.

Lorsqu’elle s’éveilla, elle se rendit compte sans comprendre qu’elle était encore toute ensommeillée, reposée différemment, entière.

7


“ Tu savais que les eskimos prêtent tout à leurs invités ? Même leur femme !

- J’crois que je vais m’installer là-bas alors !

- Héhé !

- Et j’inviterai plein de monde... Bon dieu, enfin un endroit où elle me foutra la paix ! ”


8


Elle poussa la porte du Paris-Londres, et les effluves déjà vieilles des respirations cancéreuses matinales agressèrent ses narines. L’air âcre dépucelait avec ostentation ses poumons ; elle était attentive au moindre froissement de ses bronches sous l’effet de l’oxygène souillé, chargé de particules nocives et vivantes. Elle jeta un regard circulaire sur la salle déjà à demi remplie du bar ; dans un coin, de jeunes gens discutaient, encore un peu comateux, des étudiants, certainement. Ils sirotaient doucement leur café, échangeant dans un souffle, maladroitement, des considérations sur la vie et des blagues inaccessibles. Elle sourit. Leurs yeux témoignaient d’un intense bonheur d’être là, et de l’immense tristesse de n’être pas tout à fait capables d’en convaincre le reste du monde.

Plus près du bar, quatre vieux décharnés tapaient le carton, une belote sans éclat ni passion, dans une intense concentration, les yeux fixés qui sur le tapis, qui sur son jeu méticuleusement disposé dans sa main osseuse et constellée de taches de son, qui, enfin, sur son ballon de blanc brut, de ces vins de cuisine dont tout l’intérêt se retrouve dans leur capacité à décaper les œsophages les plus englués.

Un cor hurlant détourna son attention ; elle songea qu’il lui fallait s’acheter des lames de rasoir, et peut-être même faire un saut jusqu’à la pharmacie du coin... Celle qui était tenue par le vieux Bartholomé. Quel âge il pouvait avoir, d’ailleurs ? La dernière fois, quand elle était allé lui acheter une boîte de Digédryl, il semblait ratatiné, usé comme si on l’avait frotté à la toile émeri pendant des années. C’était quand, d’ailleurs, cette fois-là ? Ca remonte à...

Hervé astiquait nonchalamment ses verres, surveillant d’un œil suspicieux la salle et la porte du Paris-Londres. Elle ne voyait Bob nulle part, et la petite... comment s’appelait-elle ? ne prenait son service qu’à onze heures.

Elle s’attarda sur les circonvolutions du zinc ouvragé, surmonté de sa tablette de marbre blanc aux veines varicées.

Un geste souleva sa main, sans qu’elle s’en rendit d’abord compte ; Hervé avait compris, et lui apporta son Fernet-Branca ; elle le regarda sans comprendre, les yeux fixés au-delà du regard interrogatif du serveur, les sourcils en accent circonflexe.

“ Merci, Hervé. ”

Il fronça les sourcils, puis se détourna peut-être trop lestement.

Elle mit bien vingt minutes avant d’attaquer sa pharmacopée éthylisée ; son regard ne pouvait s’en détacher, ses mains ne voulaient plus bouger. C’était comme si une main invisible fouillait la bouillie dans son crâne et tentait de récupérer les quelques neurones, les quelques synapses qui avaient échappé au désastre d’une vie sans âme ; comme si cette main essayait des raccords, cherchait des connexions avec le reste de son corps. L’adrénaline faisait battre ses tempes d’où suintait une sueur rance, à peine humide.

Lorsqu’elle eut fini de boire sa mixture d’herbes inidentifiables, ce qu’elle ne fit qu’avec un effort grimaçant, la porte du bistrot laissa découvrir en s’ouvrant le corps volontaire de la petite serveuse ; mais quel était son nom, bon sang ? L’air grave, le manque de coquetterie manifeste qu’elle affichait, toucha Marie profondément, et elle passa le reste de la matinée, sans oser demander, à tenter de se remémorer son prénom. Elle se regardait tellement penser qu’elle n’entendait même pas les autres clients gueuler “ Louise ! un p’tit blanc ! ”, sous des couches épaisses de consommations alcoolisées. Le bourdonnement de ces voix lointaines la gênait pour penser. Elle s’isola jusqu’au soir, ne sortant de ses pensées que pour commander un jambon-beurre duquel elle se délecta comme si c’était Loiseau lui-même qui l’avait préparé ; puis, un sourire mystérieux aux lèvres, elle se leva de sa table et sortit.

“ A demain, Louise ”. La serveuse soufflée, sur le pas de la porte, loucha sur la petite vieille devant elle, comme elle sortait tranquillement.

Marie franchit le seuil, s’arrêta une seconde sur le pas de la porte, puis remonta de quelques pas le trottoir mouillé.

“ Bonsoir monsieur Pierre. 

- A... à vot’... b... b... bon cœur ! ”

Elle s’assit sur le rebord du trottoir, et leva les yeux au ciel.

“ C’est une belle soirée, non ? Enfin, pas vraiment ; moi, je la trouve belle, en tout cas.

- ... ”

Elle regarda à son côté, remplie de tendresse pour ce trottoir qui parlait à son cœur. Elle sourit. Ce qui fouillait tout à l’heure son cerveau s’attaquait maintenant à ses ovaires, ce qu’il en restait, inaptes à leur fonction première. Elle s’en foutait.

“ Ca fait maintenant un moment qu’on se connaît, monsieur Pierre, non ?

- P... p... pour sûr, ma b... b... belle !

- Vous voulez venir prendre un verre chez moi ? ”

Elle se pencha en avant, comme pour aider quelqu’un à se relever, faisant jouer maladroitement ses bras autour d’un torse de diamant, transparent, pesant et précieux.


9


Quand le sommeil vint, alors qu’elle était un peu grisée par le vin, elle se surprit à jouir de toute son âme ; assommée de plaisir, elle sombra à corps perdu dans le néant bienfaisant, surfant sur la vague délicate et sauvage qui portait son être à toute vitesse vers la rive d’un coma peuplé de rêves confus et bouillonnants.


10


C’est l’odeur qui avait alerté les flics.

Devant le Paris-Londres, lorsque Marie y arriva, une nuée de gens en uniforme, pompiers, agents, lui bloquaient le passage ; elle dût se frayer un chemin jusqu’à la porte ouverte qui vomissait ses curieux. Leur mine soucieuse lui était indifférente. Elle ne prêta pas plus d’attention à la civière couverte totalement d’un drap, acheminée de la ruelle par deux pompiers qui tentaient sans réussir de masquer le dégoût qui tordait leur cou et leurs narines.

Des condés étaient au bar et parlaient avec Bob et Hervé. Elle attendit patiemment que l’un des deux se libère ; elle voulait un café, aujourd’hui, et elle voulait que cela se sache.

Enfin, les policiers partirent, emmenant une cohorte de véhicules utilitaires à leur suite. Sans sirène ; sans gyrophage. En deuil.

Marie vivait.


11


“ Si y’a un dieu pour les ivrognes...

Y’a forcément des bistrots au paradis. ”

Leduc, 2001


1 Histoire authentique qui me fut contée par mon ami Eric un soir de joyeuse beuverie.

2 Jacques Brel, Ces gens-là.

3 Hubert-Félix Thiéfaine, Psychanalyse du Singe, in “ De l’amour, de l’art ou du cochon ”, Stern, 1972

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22 février 1997 6 22 /02 /février /1997 22:16

Cette journée fut vraiment horrible. Il avait bossé comme un fou, et pour ça. Rien que ça.

La sueur perlait à son front large et plat, et dégoulinait en longs fils glacés le long de son échine qui frémissait sous la fatigue. Sans blague, qu’est-ce qu’il voulait, au fond ? A quoi pouvait-il s’attendre finalement ? Avait-il vraiment cru qu’il aurait pu faire quelque chose de bien en un jour ? Avec ses mains de littéraire !

Oh, plus tard, bien plus tard, on gloserait sans fin sur son œuvre ; mais qu’en retire-t-il ? Du vent, et la désagréable sensation d’inabouti, de quelque chose d’éminemment incomplet.

Pourtant, ça avait l’air bien parti ; il s’était imaginé tour à tour potier, sculpteur, peintre, artiste, puis il avait regardé le résultat d’un œil satisfait, peut-être par l’ego, peut-être par cette étrange engourdissement spirituel que procure l’achèvement d’une réalisation tout droit sortie de ses mains.

Puis, vite, il s’était mis à considérer sa création d’un œil sombre. A quoi bon, finalement, créer ce qui est parfait dans l’esprit, pour obtenir ça. Un peu cette différence entre le gogo qui fantasme sur une Claudia Schiffer et David Copperfield qui sait qu’en réalité, elle pue de la gueule, est anorexique et invivable.

Mais ces deux attitudes sont humaines, logiques et immuables. C’est du stade anal, je crois. Vous savez, on est toujours très heureux de poser ses tripes au fond du trou, et puis on en est toujours finalement dégoûté, par l’odeur, l’aspect, la consistance. La création est un étron, et le public est comme une mère qui va regarder le trou pour apprécier la qualité de la crotte du rejeton. “ Oh ! regardez comme il a bien fait son popo ! ”. Terrible.

Intellectuellement, physiquement, il était vidé, et il était persuadé que tous ces efforts n’avaient servi à rien. Pendant l’éternité juste avant, il n’y avait rien, et un instant plus tard, il y avait cet étron qui était là, qui occupait un certain espace, et il se rendit compte que cela ne changeait rien !

Les ampoules sur ses doigts le faisaient atrocement souffrir.

Il y eut un soir, il y eut un matin. Ce fut le premier jour.


Leduc - 1997

 

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22 janvier 1997 3 22 /01 /janvier /1997 22:07


Je regardais les infos, le JT, comme on dit, coco.

Alors, bon, il y avait le présentateur pour pub Colgate qui nous racontait tout bien la misère du monde, les avions qui s’écrasent, les ministres et leurs plans super-efficaces contre le chômage, le divorce de la Princesse de Mécouille, un reportage sur Albert le paysan et les vaches folles, un reportage identique sur l’anniversaire de la mort de Claude François, le foot (y z’ont perdu), le tiercé (y z’ont gagné), bref, tout ce qui fait l’information. Et puis il y avait un reportage je ne sais plus où, m’enfin dans un pays pas français où ils savent causer un étranger barbare que merde j’ai déjà du mal avec l’anglais. Il montrait une petite fille qui pleurait en parlant parce que son lacet était défait, ou bien parce qu’elle avait sauté sur une mine anti-personnel, enfin une histoire de pied, je ne sais quoi. Ca devait être sur les mines parce qu’ils avaient parlé de la Princesse de Mécouille juste avant, et la Princesse de Mécouille, on n’en parle pas pour une histoire de lacets défaits.

Tout ça pour en venir au fait que la petite fille si émouvante, qui causait son étranger avec conviction , la conne, devait être traduite.


Ce n’est qu’au fil du reportage que je m’aperçut, d’abord d’une gêne qui montait en moi, puis de l’origine de cette gêne. La voix qui traduisait les paroles de la gamine était elle-même une voix enfantine. Je ne m’imaginait pas une surdouée des langues en bas âge, travaillant pour la télévision... Cela voulait donc dire que la traductrice imitait la voix d’une enfant. Je me suis senti infiniment trompé, comme lorsqu’un Dechavanne invite seul Philippe Val ou Cavanna au milieu d’autres invités anti-pacs ou pro-corrida... D’ailleurs, je m’y étais fait, et ne regardait presque plus à la télé que les films ou les infos. Plus Arte, mais ça se soigne, je ne m’en fais pas trop.


J’ai mis un certain temps avant d’intellectualiser ce sentiment de trahison.


La télévision se veut d’être LA réalité. J’ai lu quelque part que le fait de montrer les présentateurs de JT à l’échelle 1/1, en buste, participait de cette volonté. Restituer la réalité par le biais d’un canal, d’un support, c’est de l’art. Faire croire que ce travestissement est la réalité est une imposture. Comment ne pas se demander, après cela, si la voix du présentateur est bien la sienne, ou bien celle d’un autre qui collerait mieux au physique du personnage ? Pour symboliser la cruauté des Serbes, on montre un faux charnier... Cela procède de la même démarche et conduit aux sitcoms... de la caricature de réalité qui n’ose pas montrer la complexité du monde (ce qui revient à dire : qui prend les spectateurs pour des analphacons).


Depuis, je n’ai plus de télévision. Faites comme moi, cassez-la ; et si votre compagne ou compagnon vous traite de fou / folle en constatant les dégâts, souriez-lui énigmatiquement, embrassez-le (ou –la) et emmenez-le (ou –la) au restaurant puis faire des cochonneries dans la nature ou dans le foin... Là où il y a la vraie vie. Dehors !

Leduc - 1997

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22 janvier 1996 1 22 /01 /janvier /1996 22:09

Ceci est un texte qui date de mes tentatives d'études... on y sent déjà percer la mauvaise foi qui deviendra ma marque de fabrique par la suite ;)


J’allais m’inscrire à la fac, le cœur gonflé de cette fierté imbécile qu’on ne retrouve que chez les étudiants et les trisomiques, dossier en main, muni de différents documents demandés en pareille occurrence, léger comme la grue voletant en “ v ” au dessus des grisailles, le bec au vent et les mains dans les poches. La vue d’un vide désespérant dans le bureau où je devais préalablement retirer un document me permettant de récupérer mes droits à la sécurité sociale effaça d’un coup de mon altier visage cet air guilleret qui m’a valu tant et tant de gloires auprès des niaises et des femmes aux amours tarifées ; ce bureau ouvrait à neuf heures, et j’avais rendez-vous pour réintégrer le blazer en quittant le treillis à huit heures et demie. Ô cohérence administrative, gloire de notre pays aimé ! Une pensée vers Alfred Jarry et son Ubu me rendit un sourire en coin qui de tout temps avait fait la joie des mercières. “ Qu’à cela ne tienne ”, pensai-je dans une impeccable faute de syntaxe que je ne m’accorde qu’à l’oral ou, à la rigueur, in petto, pour rappeler à mon ego l’extrême inutilité à laquelle ma carrière me destinait. Arrivé dans la salle des inscriptions à l’heure du rendez-vous, je demande à la charmante accueillante de me laisser un répit pour réunir les pièces indispensables au bon déroulement de la susdite formalité, ce qui fut fait avec promptitude et un sourire, ce qui ne gâche rien.

Je franchis la demi-heure qui me séparait de l’ouverture du bureau en compagnie d’un café tiède et du Charlie Hebdo de la semaine, mon moral retrouvant ce teint frais de rose à peine éclose qui chaque fois m’évoque le papier peint des gogues de mon enfance.

Enfin le fonctionnaire m’accueillit avec la même mine renfrognée que le caporal qui m’avait pris en charge lors de mon entrée sous les drapeaux à la vue de ma crinière de lion sauvage et famélique.

J’expliquai ma situation : je suis salarié d’une entreprise tout à fait honorable, puisqu’elle me permet à la fois de manger et de laisser au contribuable des factures de téléphone astronomiques, dans laquelle j’ai effectué mon service militaire en tant qu’objecteur de conscience. J’ai donc besoin du document justifiant que je n’ai pas besoin de payer ma prise en charge par la sécurité sociale à l’université, n’étant pas, en cette occurrence, dépendant du régime des étudiants. Il regarde par dessus ses bésicles obsolètes le contrat de travail qui stipule que, en effet, j’en ai pour encore quelques temps à glander dans le pseudo social. Pas assez, cependant, me dit-il, pour justifier l’exonération du paiement des droits de sécurité sociale étudiante ; je lui rétorque que ledit employeur me réserve un contrat emploi-jeune, et que ce présent contrat temporaire n’est destiné qu’à faire le lien entre la fin de mon service et l’inévitable approbation dudit futur emploi, l’examen de son bien-fondé en étant encore aux mains, et je flaire le complot, des fonctionnaires concernés, poil au nez.

J’en ai rien à péter, tu casques, me répondit en substance l’éponge sèche qui me faisait face.

Soit.

Je m’élançai donc dans la file des étudiants à inscrire. Quelques habituels instants d’attente à regarder les employés administratifs buller ou les apprentis cons se mettre le doigt taché d’encre et reniflant l’hymen de pucelle dans le pif, et enfin je m’approche d’une ravissante jeune personne qui d’un sourire convenu m’invite à m’asseoir en face d’elle ; ce que promptement, et avec un plaisir non dissimulé, je fis. Elle regarde mon dossier vaguement, et me demande la photocopie de ma carte de sécurité sociale ; je lui fournis celle, non de l’année passée, mais de la précédente, l’armée ayant pour vingt mois pris en charge le destin de ma santé. Une lueur d’incompréhension balaye son doux visage et ses beaux yeux ; elle me dit enfin qu’elle ne peut accepter ce document. Il lui fallait la carte de l’année passée. Patiemment, je lui expliquai que, au service exclusif de la France éternelle, je n’en avais pas. Mais que j’avais le document justifiant ces vingt mois passés sans ce bout de papier sans lequel le cancéreux ne pourrait pas engraisser si longtemps ses métastases dans les lits d’hôpitaux, profitant aux frais de la contribution collective des mets nectarins, des boissons ambroisiaques et des soins approximatifs aux noms helléniques qu’on dispense en ces lieux. Nouveau refus de la demoiselle. Je commençai à moins l’aimer, et mon érection de menaçante se fit évasive.

Allez donc chercher une pièce justificative d’affiliation aux locaux de la Caisse Primaire d’Assurance Maladie, me dit-elle enfin, et revenez me voir après. Je commençai à mûrir ce présent texte en m’y rendant. Sis bien évidemment au Centre ville, à environ un quart d’heure de voiture de la faculté ou, pour être plus exact, à une demi-heure de parking, Dijon ne faisant pas exception à cette règle citadine qui stipule que plus il y a de places de parking, moins on en trouve de libres, les bureaux de la CPAM s’enorgueillissaient de leur emplacement charmant et discret, dans une toute petite rue, à dix minutes au moins de la première place ; c’est la dernière qui m’échût, évidemment. Un quart d’heure de trottinements éreintants m’amenèrent enfin devant le saint du saint des tracasseries tentaculaires et papivores ; une pensée pour le chef Rahoni, et je pénétrai l’antre aux fainéants. Je n’étais pas seul... Particulièrement, une dame graisseuse du cheveu et basse du cul me précédait.

Cet immondice refoulait du groin des sinus qu’on imaginait inaptes à leur fonction, c’est-à-dire se gorger d’un mélange de dioxyde de carbone, d’azote, de gaz d’échappement et, de temps à autres, d’un peu oxygène dont il est recommandé de ne point abuser, l’heure et la conjoncture actuelles n’étant point à l’euphorie. D’une main velue de méditerranéenne qui s’assume, elle extirpait de son sac en faux cuir des mouchoirs jetables en vrai papier pour les tartiner bruyamment de ses expectorations visqueuses et jaunâtres, puis les repliait non sans y avoir au préalable jeté un regard scrutateur et critique, et les remettait dans son sac. Elle tuait ainsi le temps en attendant que les dignes fonctionnaires daignent finir leur café, leur cigarette, leur papotage, bref, leur dur labeur matinal, et l’accueillent enfin au guichet qu’elle convoitait.

La préposée arriva enfin d’une démarche de dinde - ce qu’elle était peut-être - sodomisée - ce qu’elle était sûrement - tenant à la main un miroir de poche au reflet duquel elle admirait à la fois la bonne tenue de son rimmel Prisunic et l’insondable absolu de son insignifiance dont témoignait son beau regard bovin de vache qu’on trait. Voyant le bestiau que ses attributions administratives obligeaient à prendre en charge, elle retint un hoquet, mouillé des dernières gorgées d’un café torréfié sans nul doute par les glorieux Ponts et Chaussées tant il ressemblait à s’y méprendre à du jus d’autoroute.

Quelques éons passèrent au cours desquels j’ai pu entendre plus d’âneries absconses que les fauteuils de l’Académie Française qui pourtant ont vu défiler plus d’un discours d’intronisation, plus d’un article de dictionnaire et plus d’une flatulence d’Immortel en bout de course.

Enfin, mon tour. Je vous épargne le redéballage de mon linge sale, vous laissant pour la bonne bouche la réponse de la génisse trentenaire et ravalée de frais.

Mais monsieur, dit-elle, vous n’avez besoin pour vous faire réimmatriculer que de votre ancienne carte de sécurité sociale, quel que soit son dépassement de péremption !

Puis elle m’expliqua par le menu et le détail le fonctionnement de la procédure ; je vous l’épargne là encore, estimant de mon devoir envers vous de ne point faire déraper mon récit du complexe à l’obscur. Ce que j’en retenais : j’avais fait tout cela pour rien. Il était onze heures et demi.

Reprendre ma voiture me prit dix minutes au terme desquelles déjà mes hardes de loques devinrent serpillières sous l’effort soutenu d’une course haletante. Retourner à l’université m’en prit cinq, montre en main, la mémé au caniche vous confirmera que j’allais vite.

Midi moins le quart, me voilà de retour dans ce haut lieu de la culture mon cul. Une sécurité : je repasse sur le premier lieu du crime (chez l’éponge sèche, donc, suivez, un peu, sinon on ne s’en sortira jamais), pour faire approuver ma situation. Le bonhomme tout à la pensée de ce que sa truie castratrice lui aura fait pour déjeuner, m’écouta distraitement, puis sortit un papier qu’il crassa de pattes de mouches. Un papier qui clouera le bec, m’assura-t-il, à toute objection réprobatrice de la part de la petite demoiselle que j’allais quérir d’un pas allègre, cette fois, sentant dans mon Petit Bateau le frémissement caractéristique des joies simples. Je la croisai sur le seuil de la vaste salle d’inscription. Me reconnaissant, elle baissa subrepticement les yeux, puis, le courage revenu, les planta dans les miens en débitant d’une voix rapide : c’est fermé, revenez cet après-midi...

J’ai école, madame, lui dis-je ; je sais bien le temps qu’on laisse aux étudiants pour parfaire par eux-mêmes leur culture de chanvre indien, et qu’on peut se permettre de les faire revenir, et revenir encore. Mais, et vous le savez puisque c’est la source de ces va-et-vient continuels, je suis salarié d’une entreprise qui me paie à rien faire, certes, mais à le faire à horaires fixes durant trente-cinq heures par semaine, ce qui prouve encore, si besoin était, qu’elle est dirigée par un intellectuel de gauche. Ayant déjà pris sur sa gracieuse patience une matinée que j’ai employée par vos soins à faire pour vous la même chose que pour lui, et ce gratuitement, ce qui mettrait en rage n’importe quel patron, j’avais espéré que vous eussiez pris sur votre précieux temps les quelques dérisoires minutes nécessaires à mon intégration aux bancs usés des amphithéâtres estudiantins.

Je ne peux pas, répondit-elle, je dois aller chercher ma fille à la crèche !


C’est désormais votre à votre avis que je souscris... Selon vous, dois-je exercer les émanations de ma misanthropie latente à l’égard des administrations kafkaïennes ? Ou bien des ravissantes mères de familles briseuses de rêves érotiques ? Ou bien des chafouins fonctionnaires humanisant désavantageusement nos précieuses institutions ? Ou bien de tout cela à la fois ? Car tout de même, je ne vais pas me mettre, comme j’en suis tenté, à haïr toute l’humanité ?


Si ?

 

 

Leduc - 1996

 


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22 janvier 1995 7 22 /01 /janvier /1995 22:17

Elle marcha jusqu’à la fenêtre. Son cul frelaté faisait pendant au mobile ridicule acheté dans je ne sais quel magasin de cadeaux débiles, où l’on pouvait trouver des t-shirts annonçant « faites comme moi : soyez cons ». Le balancement régulier à la base de sa nuisette me fit ouvrir un deuxième œil, critique, celui-ci. Elle s’arrêta devant la fenêtre et écarta les rideaux. Soudain, sa silhouette se dessina plus distincte mais plus sombre aussi, dans ce contre-jour. C’était vraiment un contre-jour. En tout cas, son début le laissait supposer. Comment étais-je arrivé là ? Une violente migraine m’apporta une réponse que je ne voulais pas formuler par moi-même. Un juron commun m’échappa.

Elle se retourna, d’un air faussement surpris :

« Tu ne dors plus ? »

Et en plus, on se tutoyait...

Avec horreur, je la vis s’approcher de moi pour le baiser matinal, tout sourire. Je revoyais en flash des passages de Nuit d’ivresse. Ben voyons...

Non qu’elle ressemblât à Josiane Balasko ; enfin, pas trop. Je ne ressemblais pas moi-même à Thierry Lhermite.

Elle s’envoya préparer du café. Mes yeux se fermèrent d’eux-mêmes, sans que j’eus pris le temps d’en mesurer les conséquences. Outre l’impression de me trouver sur un bateau pris dans la tourmente, la réflexion sur cette situation grotesque m’arracha à la contemplation obscure de l’intérieur de mes paupières, tortillant mes tripes fatiguées.

Ouvrant les yeux, je vis qu’elle m’observait. Avait-elle remarqué mon désarroi sous le masque de la gueule de bois ? Elle revint, après avoir passé un peignoir, et posa le plateau chargé de tout ce que l’on peut attendre d’un petit déjeuner sur le lit.

« C’était chouette... je veux dire, cette nuit. »

Ah bon ? Ravi de l’apprendre. Elle me regarda assez gravement ; sa mine était soucieuse, ses yeux fixés sur moi. On aurait dit qu’elle attendait que je disse quelque chose pour ne pas poursuivre un discours qui lui coûtait.

« Merci. »

J’étais vraiment trop mal, et surtout mon esprit était trop occupé pour répondre autre chose que cette politesse stupide en une telle occurrence.

« Ton café est extra. »

« Merci. »

Ses yeux plongèrent dans son propre bol. Elle saisit sa cuiller et la tourna machinalement dans le jus. Son sucre devait être délayé depuis cinq bonnes minutes, maintenant, non ?

La rogne me prit. Qu’est-ce qu’elle voulait que je lui dise, moi ? Je ne savais rien d’elle, je ne me souvenais même pas de ses intimités, avec lesquelles j’avais dû être en contact pendant un bout de temps, d’après son compliment. Je me demandais d’ailleurs si celui-ci était sincère. Les performances de ce type sont en général plutôt incompatibles avec des murges telles que celle de la veille.

Alors je me mis à penser que c’eût été plus simple d’être un fumier, de lui dire que merci pour le café et pour sa participation à mon lâchage de lest, mais qu’il est tard et on m’attend.

Je jetais un coup d’œil à la pièce où je me trouvais. Pas mal, des tentures, des lithographies surréalistes et des coussins style indien. Une fenêtre haute et étroite aux rideaux blancs. Un mobile idiot, sans doute offert car il ne collait pas du tout au reste. Et elle. Et moi, assis comme un con sur un pucier où devait gésir quelque part le souvenir de cette nuit. Je pris le parti de boire mon café.

Cette gêne était insupportable ; je sentais son regard inquisiteur qui pendant que je buvais m’enduisait de sentiments partagés de honte, d’étonnement, d’impatience. J’en étais recouvert, ça tenait chaud, et je transpirait. Super ! Il ne manquait plus que ça pour avoir l’air d’une erreur de casting.

Elle. Qu’est-ce qu’elle pensait de tout cela ? Qu’étais-je pour elle ? Si j’avais pu seulement me souvenir de notre rencontre, j’aurais pu au moins avoir des préjugés psychomorphiques. Des bribes d’indices sur ce qu’elle était, sur ce qui l’avais attiré à moi.

Outre l’inconfort inhérent à la situation, mon problème était que pour la première fois de mon existence j’étais obligé de faire face sans pouvoir adopter d’attitude sociale, sans pouvoir m’adapter à la personne en face de moi. Il y avait une chance pour que je ne représentasse qu’une aventure pour elle. Et un risque qu’elle fût amoureuse. Et aussi une possibilité qu’elle balançât entre les deux, ne sachant comme moi sur quel pied danser. Et puis je ne me rappelais même pas si elle m’avait plu ! Cette fois, c’est moi qui la dévisageais. Croisant mon regard, elle referma un pan de son peignoir qui laissait entrevoir un sein. Plus de doute, elle avait compris ce qui se passait.

Elle n’a pas grand chose de particulier à mettre à l’actif de son physique. Juste du charme dans son visage régulier et sa silhouette agréable. Yeux sombres, cheveux bruns, nez fin, longs cils, bouche tout à fait commune : un ensemble sans aucun excès, ce qui est plutôt joli, finalement. On a souvent trop sous-estimé la beauté du non-pulpeux, de ces femmes que la télévision méprise. Je commence à lui bâtir un caractère sur ces bases fragiles : elle ne doit pas être le genre à se lancer dans la bagatelle à la légère. Pas du genre à être si sûre de sa beauté qu’elle se laisserait rentrer dedans par un baratineur bronzé qui lui préfèrerait sitôt son coup tôt tiré une blondasse photogénique. Ou deux. Pourtant, elle m’a laissé coucher avec elle cette nuit, sachant que j’étais saoul. Je m’étonne au passage de mon pouvoir de persuasion. Cela fera au moins un sentiment positif dans la journée.

Je sens bien que je vous fais tartir avec mon Feydeau à deux francs. Mais vous devez comprendre que j’y suis obligé. Cela m’aide à ne pas penser à cette idée qui frappe avec insistance aux portes de ma conscience.

« Ecoute... »

J’ai parlé. Merde !

Elle lève ses yeux pleins d’espoir. J’allais éclaircir la situation pour elle et pour moi, enfin, sans qu’elle ait à s’engager ! C’est normal, mais elle aurait quand même pu avoir la gentillesse de m’aider...

Bon, maintenant, il faut trouver un début convenable. Ne surtout pas commencer par des éloges, cela appellerait un « mais » dans la foulée, et elle le sait. Ne pas lui demander son nom, non plus. Ca manquerait un peu d’élégance... Bon, alors quoi ? Du tact, de la douceur... Oh, et puis merde, après tout ! Elle sait aussi bien que moi de quoi il retourne !

« Je ne me rappelle plus de ce qui s’est passé hier soir. Je ne sais pas comment ni pourquoi on s’est rencontré. Ce que je sais, en revanche, c’est que tu as été sensible à ce que je t’ai paru être et qu’il n’y a pas de raison que tu ne le sois plus maintenant. Et puis, même si je ne sais plus rien de toi, je crois que tu me plais. »

Merde ! Qu’est-ce que j’ai dit ? Je savais que j’aurais dû rester dans le Feydeau. Les susdites portes de ma conscience se sont laisser violer par un vulgaire monte-en-l’air. Cric, crac, et voilà ce que j’en fais, de ta serrure anti-pensées-incongrues. Encore un truc à mettre sur le compte de la gueule de bois.

Elle a écouté ça sans broncher. Elle m’observe, sans émotion, puis baisse la tête et la hoche doucement.

Je reprends :

« On peut reprendre depuis le début... Je ne sais pas... Comment ça s’est passé, hier soir ? 

Elle lève la tête de nouveau, et comme en proie à une intense réflexion, regarde à travers moi.

- Excuse-moi... Je ne sais pas trop où j’en suis. Je... je crois qu’il serait préférable que tu t’en ailles. J’ai besoin de réfléchir.

Elle a dit ça d’un ton qui m’incite à penser qu’elle ne tient pas à ce que je m’en aille. Donc :

- Non.

Elle blêmit. Cela nuit à son teint.

- Il n’est pas question que je m’en aille alors que je commence à me rendre compte de ce qui m’a séduit chez toi et que je suis persuadé que je gagnerai à le découvrir à jeûn.

- C’est facile, pour toi. Tu n’as pas l’impression de t’être fait sauter par un inconnu ! Hier soir, tu m’as inspiré toute la confiance que je pouvais espérer de toi. Et maintenant tu viens me dire que tu ne te souviens pas de ce que tu as fait hier soir, que c’était peut-être une connerie pour toi, et tu m’enrobes ça avec des mots d’amour. Pour qui tu me prends ?

Sa voix s’était haussée d’un ton. Elle semblait sincèrement émue par ce qu’elle disait, et cela confortait l’impression que j’avais eue d’elle. Décidément, elle me plaisait de plus en plus ! Elle reprit :

- Hier soir, je t’aurais tout donné. Tout. Et tu me dis que tu crois que je te plais ! Comment j’ai pu être conne au point de m’enticher du premier ivrogne un peu gentil ? Comment est-ce que je peux croire ce que tu me dis maintenant ? Comment je saurais si tu ne me bourre pas le mou pour ne pas me faire chialer ? Comment je pourrais te faire confiance, maintenant ? C’était tellement facile, hier, quand la question était entendue. Tu fous tout par terre et je me sens sale. Oh, bien sûr, tu n’y es pas pour grand-chose... Mais ne demande pas à rester maintenant !

Elle a du cran, cette fille. Balancer tout ça sans tremolo, sans même l’esquisse d’une larme dans ses beaux yeux !

- Hum... Tu sais, je n’ai quand même pas dû beaucoup changer entre hier et aujourd’hui. Même si je ne me rappelle de rien, c’est encore moi ! Bien sûr, je ne te cache pas que saoul, on peut commettre des outrances, aller au-delà de ce que l’on pense. Mais tel que je me connais, je ne serais pas allé vers toi sans cela, et j’aurais raté la femme qui peut faire mon bonheur...

Elle paraît estomaquée, la chérie. Elle suffoque, et je suis content de mon petit effet.

- C’est quoi ce plan drague que tu me fais, là ? Tu me prends pour une conne qui va mouiller sa culotte dès qu'on la baratine avec des rimes en –eur ? Cœur, bonheur... Mon cul !

Ouille. Il y a l’effet, oui, mais pas celui escompté. Même sa vulgarité, que je m’empresse de mettre sur le compte de l’émotion, me la rend plus charmante encore.

- Ne dis pas ça ! J’ai l’impression que tu vas te mettre à me vouvoyer d’ici pas longtemps ! Tu ne te rends pas compte de ce qu’il m’en coûte de dire ce genre de choses. D’ailleurs, tu viens de t’apercevoir pourquoi cela me coûte : je ne sais pas dire ces choses-là. Sauf, bien sûr, en cas d’ivresse. Alors essaie de ne pas me rendre la chose encore plus difficile. Je ne sais pas ce que j’ai pu te dire hier. Je t’ai sûrement dit que je t’aimais ; pour être franc, je ne sais pas si c’est le cas. Mais s’il y a une chose dont je suis sûr, c’est que j’ai envie, vraiment envie d’en avoir le cœur net. On ne perd rien à essayer...

- Tu ne perds rien à essayer. Quant à moi, je ne suis pas sûr de vouloir goûter à une déception. J’espère que tu le comprends. Je ne tiens pas à te le réexpliquer.

Alors là, mes enfants, ça sent très mauvais pour moi. Les rôles se sont subrepticement inversés, à l’insu même de ma belle. Je subodore son histoire : un chagrin d’amour et puis moi qui arrive là-dessus. Une roue de secours. Juste au moment où on allait tomber d’accord. Je me rendais compte depuis un moment que je ne voulais pas non plus d’une déception.

Elle a dû mal interpréter mon trouble grandissant, car me voyant me ratatiner, elle s’approche furtivement, glisse contre moi. Elle croit que je me souviens de son histoire ! Que je me souviens de tout ! Quelque chose est passé entre nous, qu’elle a saisi au vol, par erreur...

Puis tout s’enchaîne trop rapidement. Elle m’embrasse... Elle pleure, elle se débarrasse de son peignoir, elle se blottit, le peignoir glisse du lit, elle me caresse, et voilà : je l’embrasse, lui rends ses caresses, nos corps se redécouvrent de plus en plus furieusement tandis que toute volonté me quitte et que l’orgasme monte, monte inexorablement vers mon malheur... Elle hurle mon nom : je ne sais pas le sien.

 

Leduc - 1995

 

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