Mèches courtes


Vendredi 18 septembre 2009
- Publié dans : Mèches courtes
Dans le cadre du blog communautaire "L'essaim d'esprits", voici ma participation au défi d'écriture "Jeu à la con" proposé par Henriette Mauvaise Foi. Les règles étaient les suivantes :

             Utiliser 12 prénoms commençant par la lettre G
             Utiliser 4   villes commençant par la lettre S
             Utiliser  9   animaux, sauvages ou domestiques
             Utiliser 8  ustensiles de cuisines
             Faire intervenir  : 1 huissier, 1 boulanger, 1 ostréïculteur,  1 curé, 1 chanteur connu ( au choix ).
             Utiliser les expressions :  Con comme la lune
                                                       J'ai perdu ma brouette
                                                       Ca me gratte de l'interieur
                                                       Infection ovarienne
 
             Contraintes :  Cela se passe sur une journée, soit entre 6h du matin et 18h
                                  Nous sommes en 1950
                                  Vous etes narrateur et non acteur



Le texte



"Merde alors ! J'ai perdu ma brouette !"
Gérard, les poings sur les hanches et le bide velu moitié sorti du marcel presque blanc, affichait une face étonnée de gros ahuri apoplectique. Il regardait la remorque de son pick-up d'où l'instrument précité avait dû tomber à cause des cahots parkinsonniens du chemin à flanc de côteau qu'il venait d'emprunter. Ginette allait gueuler, ça c'est sûr. La perspective du rouleau à pâtisserie barbouilla sa bonne tête de con. Il remonta dans la camionnette et repris, au pas, le chemin en sens inverse.

"Ca me gratte de l'intérieur".

Elle avait dit ça à Gilles-Henri sur un ton neutre alors qu'elle lisait le dernier numéro de "Gaëtanne" (le Marie-Claire des niçoises de l'élite), vautrée nonchalamment sur un transat Georgio Armani d'époque. C'était à Saint-Raphaël, un matin de juin 1950. Ils prenaient leur petit-déjeuner sur la terrasse de la villa, en compagnie de Guy-Geoffroy, leur fils, qui à huit ans ne savait toujours pas tenir une fourchette correctement, et de Glawdys, le persan con comme la lune, qui se barbouillait les poils des babines des restes de caviar de la veille qu'on lui servait à la louche, comme à Stalingrad.
Gilles-Henri ne chercha pas à capter son regard ; il savait de toute façon qu'il ne le trouverait pas, bien caché derrière de grosses lunettes de soleil à monture d'écailles. En plus, il se foutait un peu de connaître l'état d'émotion de sa femme. Depuis des années, c'était l'Entente Cordiale mais le mur de Berlin n'était pas encore tombé.
"Il va falloir que j'emmène cette vachasse chez l'ostréïculteur se faire percer l'infection ovarienne à coups de couteau à huîtres", pensa-t-il avec son solide humour méditerranéen - la suffisance de sa femme la plaçant au-dessus des moules populaires. Il était en même temps rassuré ; ils faisaient chambre à part depuis suffisamment d'années pour éviter le partage des désagréments scrofuleux. Avec un soupir, il reposa son bol de café.

Gérard, de plus en plus rougeaud façon homard dans sa marmite - et de plus en plus inquiet de la réaction de sa femme - parcourait en vain le sentier qui reliait sa maison dans les hauteurs à Saint-Raphaël. Cette bon dieu de brouette s'était tout de même pas évaporée ! Ca cognait sévère, même tôt le matin, mais c'était pas une raison pour croire aux ovnis kidnappeurs d'ustensiles du BTP.

Il devait ramener du ciment de chez Giulio de San Remo, l'italoche qui faisait maçon, comme tous ceux de sa race. Comme Gérard était boulanger, c'était un échange de bons procédés, un programme "Ciment contre Farine" ; mais Giulio, c'était un obsédé. Pas question que quelqu'un d'autre touche à sa brouette de rital, alors Gégé avait dû amener la sienne pour trimballer le ciment en vrac.

Le père Antonin, grand comme une patte de héron et sec tout comme, accueillait dans son confessionnal Maître Gaston Queutard, huissier, spécialiste des saisies suite à fraude fiscale. La confession qui se déroulait dans le réduit obscur était quelque peu renversée. Le bon curé, qui n'avait pas encore perdu l'habitude acquise dans la dizaine d'années qui avait précédé, lui sussurait à l'oreille les noms des mauvais contribuables à mauvaise conscience qui venaient raconter à Dieu leur forfait. Maître Queutard notait dans son petit carnet à spirale, absolvait le curé, et allait tout balancer à la perception du cru en échange de l'assurance que c'est lui qui se chargerait des saisies. Avec une commission sur chaque prise, Maître Queutard se faisait des couilles en or.


Gilles-Henri ouvrit la portière passager de sa MG à Gisèle. Son épouse s'y engouffra, un peu raide. Il démarra en trombe avant qu'elle eut fini de se sangler, ce qui la fit rouspéter. Gilles-Henri en avait tellement l'habitude qu'il n'y prêta aucune attention. A vrai dire, Gisèle ne s'était sans doute même pas rendu compte qu'elle l'avait fait.

Le gynécologue - l'ostréïculteur, pardon - de Madame était à Saint Trop', bien sûr. C'était aussi celui de Gloria Lasso, qu'elle avait un jour rencontrée dans la salle d'attente, avec son caniche nain. Juste le temps d'un sourire légèrement gêné, d'un bonjour de convenance. Depuis, Gisèle paradait en se prétendant une de ses relations.
Gilles-Henri descendit de son bolide, ouvrit à sa femme qui s'en extirpa péniblement.
La plaque du médecin annonçait "Géraud Pasquier, ex interne des hôpitaux de Paris". Un parigot, dans la région, ça faisait toujours rire. Mais un médecin pour femme, là, ça forçait le respect. Triple magie de l'étranger, du diplôme et de l'intimité des femmes.
Gilles-Henri remonta en voiture et alluma une cigarette pour patienter. Ca dura. Il commençait à avoir des envies de meurtre. De ceux qu'on commet quand on est beurré à un repas de famille et qu'on a dans les mains un hachoir pour l'os du gigot d'agneau.
Avisant une église ouverte, il réfléchit une minute, puis s'y rendit.

Giulio, pour tuer le temps en attendant le boulanger, se masturbait au-dessus de sa brouette en chantonnant du Tino Rossi. Un rossignol l'accompagnait sur sa branche.


Les poings de nouveau sur les hanches, Gérard soupirait en jetant un oeil vague sur la pente sous lui. Soudain, son visage rond et creux s'éclaira. Son regard s'était affirmé sur le ravin où , non loin de lui, une couleuvre se faisait griller le sang. Cette brouette à la con avait dû dévaler la pente raide comme un toulonnais un soir de retour au port. Il remonta dans son brancard.


Gilles-Henri dut patienter encore devant le confessionnal. Puis Maître Queutard en sortit, toisa le bourgeois ; un sourire en coin plus tard, l'huissier avait disparu. Gilles-Henri pénétra le local. "Pardonnez-moi, mon père, parce que j'ai pêché. Je rêve que je tue ma femme. Je rêve qu'elle meurt. Sans arrêt."

Cela dura un peu aussi. Puis, plus léger, Gilles-Henri sortit et repris son poste dans sa voiture.

Maître Queutard pénétra à nouveau, discrètement, dans l'église.

Il en ressortit quelques instants plus tard, adopta son look "agent d'assurances", une ruse de sioux pour pénétrer chez les particuliers et évaluer leur patrimoine. Puis il pris la direction de la villa de Gisèle et Gilles-Henri.

Gisèle ressortit enfin du cabinet du Dr. Pasquier. Elle était pâle comme si le toubib lui avait fourragé le réchaud avec une pince à escargots. Gilles-Henri n'y prêta aucune attention et démarra avant qu'elle fût attachée, mais elle ne ronchonna pas.


Gérard retrouva sa brouette sur la route en contrebas du ravin. Il gara son pick-up approximativement sur le bas-côté, un peu plus loin, et descendit.


Gisèle ôta ses lunettes de soleil et regarda son mari qui, lui, fixait la route.

"Gilles-Henri, j'ai probablement un cancer de l'utérus". Il daigna enfin la regarder.

Il était midi. Les cloches de l'église du père Antonin se mirent à sonner.


A la porte de la villa, Maître Queutard sonnait.


Giulio déchargea à longs traits saccadés dans la benne de sa brouette sur la fin du refrain de Marinella.


La MG percuta de plein fouet Gérard et sa brouette ; le tout vint s'encastrer dans le pick-up dans un vacarme épouvantable de ferraille tordue.


Le rossignol se tut.
Par CorineTitgoutte - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Lundi 26 mai 2008
- Publié dans : Mèches courtes
Le calembour est un pet de l'esprit, disait Victor Hugo, qui s'y connaissait. En esprit, je veux dire, parce qu'en pets, je n'ai jamais demandé à Juliette Drouet si ce qui tendait ses draps, les soirs où le génie venait y trouver d'illégitimes extases, s'appelait Louise ou Popaul.
Il s'y connaissait tellement en esprit, Totor, qu'il a finit par leur faire faire tourner les tables sur son île (pas celle du tricot, l'autre) en bramant "Léopoldine, Léopoldine", ce qui est la marque des vrais génies.
Donc, sur la question de l'esprit, on peut se fier au père de Quasimodo : c'est un fin connaisseur.

En ce qui concerne les pets, notre mentor à tous Carlos étant bien malheureusement décédé lui aussi (bien qu'il n'entrât pas au Panthéon, mais - soyons honnêtes - c'est juste parce qu'il aurait fallu faire plusieurs cérémonies et le budget de l'Etat étant ce qu'il est, c'était pas possible), c'est vers d'autres spécialistes qu'il faudrait se tourner, mais franchement là, j'ai la flemme.

Tout ça pour dire que Jean-Luc Fonck est un sacré aérophage.

Je me suis laissé dire (et c'est rare que je me laisse dire, c'est pas mon genre) que la logorrhée calembouresque était un genre de maladie mentale névropathique relativement grave apparentée au syndrome de Gilles de la Tourette. Pour les incultes (arrêtez tout de suite votre lecture et retournez vous pignoler sur le Journal de Mickey, nous ne sommes pas du même monde), le syndrome de la Tourette est une maladie rigolote qui pousse sa malheureuse victime à déblatérer à tort et à travers d'improbables insanités, et, tout à trac, reprendre le cours de la conversation là où elle a été interrompue.
Outre le désopilant effet qu'elle produit sur le spectateur d'un dialogue pareillement interrompu, cette maladie est extrêmement rigolote dès lors qu'on place la victime dans un contexte particulièrement propice à de savoureux développements. Une discussion avec un paranoïaque, par exemple, peut produire bien des situations cocasses.

Mais passons, le sujet d'aujourd'hui est le calembour, trivialement appelé "jeu de mot".
Le calembour est donc une maladie mentale grave, en plus d'être moralement répréhensible (ne dit-on pas "jeu de mot, jeu de vélo" ?).
Je suis sûr que vous brûlez de savoir reconnaître les signes indiscutables (de chevet) qui indiquent (Rivers) une sérieuse prédisposition (du kamasoutra) à la déclaration (de survie) de cette maladie (d'Arbanville).

C'est simple. Cherchez d'abord si le sujet a un goût prononcé pour sa langue. Sa propre langue natale, c'est important : aimer la langue de bœuf en sauce tomate ou celle de sa voisine de palier indique un tout autre genre de maladie mentale, mais n'entre en rien dans les symptômes de la logorrhée qui nous concerne. Et chez ces admirateurs d'idiome, repérez particulièrement ceux qui frémissent à la lecture d'une figure de style particulièrement audacieuse, et qui entrent en érection dès qu'ils aperçoivent le bout du nez d'un zeugma.

Ensuite, vérifiez que le sujet a de la subtilité et de l'humour à revendre. Inutile de traîner du côté de l'Elysée en ce moment, vous ne trouverez aucun cobaye digne d'intérêt pour notre étude. Venez plutôt chez moi, il me reste des cacahuètes.

Enfin, vérifiez surtout qu'il ne triche pas. Notre malade mental transpire le mot d'esprit, il jeu-de-motte sous lui, c'est un incontinent du calembour. Il existe de nombreux faux malades (des fouisseurs de trou de sécurité sociale, assurément, mézouvaton ma bonne dame ?) qui passent des heures et des heures à peaufiner leur "Comment vas-tu, l'Encorrèze ? - Et toi, Ledesneiges ?" pour le présenter, tout pantelants encore, à leur public. Il va sans dire que l'accueil est, au mieux, poli. Le vrai malade est spontané.

Le pire, c'est qu'il est souvent drôle.

Doude Baolescu - 2008
Par Doude Baolescu - Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés