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Où Suis-Je ? Où Vais-Je ?

  • CorineTitgoutte
  • J'arrive pas à choisir entre éducateur, musicien, écrivain ou dessinateur. Du coup, je vous laisse choisir ici !
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19 février 2007 1 19 /02 /février /2007 09:22
CHAPITRE NEUVIEME


Or donc, c’est nantis d’un mégot de cigarette, du souvenir d’un affreux dessin tracé de rouge sang et de la ferme conviction que nous n’en resterions pas là que nous arrivâmes au rez-de-chaussée et au chapitre neuf. Le temps nous était compté, aussi boudâmes-nous la porte à révolution qui tout à l’heure faillit décapiter le Marquis et rejoignîmes-nous la rue par l’entrée de service, qui en l’occurrence pouvait tout aussi bien servir de sortie (dit-on “ sortie de service ”, parfois ?).  
Nous étions tournés tout entiers vers l’espoir de retrouver Euphoria et vers la fac où, pensions-nous, nous allions trouver des explications sur ce mystérieux dessin, en nous étonnant nous-mêmes d’avoir réussi à placer trois zeugmas en trois phrases, record honorable qui eût ravi Queneau, l'homme qui faisait dans l'OuLiPo.

La Bibliothèque Universitaire de Lettres et Sciences Humaines était un bâtiment de style post-industriel dépassé, composé de deux corps qui faisaient penser à l’œuvre en Duplo d’un autiste profond et inspiré (comme Plamondon : “ J’aurais voulu être un autiiiiiste ”). Qu’on donnât à ces malheureux psychotiques la possibilité d’accéder à une carrière d’aussi haute volée que celle d’architecte emplit mon cœur d’aise et d’espoir pour le Marquis et moi : rien n’était perdu, notre avenir n’avait qu’à bien se tenir ! Architecte… je me voyais déjà tracer les plans de la Très Très Grande Bibliothèque Jacques-Chirac (celle où seront entreposées les archives judiciaires notamment), apporter un soin tout particulier à suivre l’exemple de mes illustres prédécesseurs qui ont poussé leur art et leur génie jusqu’à rendre la Grande Bibliothèque François-Mitterrand tout à fait inapte à ses fonctions premières, c’est-à-dire avoir une hydrométrie et une luminosité propice à la conservation d’ouvrages inestimables. Ô, grands architectes à l’idée merveilleuse de placer les réserves au dernier étage pour qu’en cas d’incendie, aucun de ces précieux tomes n’échappe à la morsure purificatrice du feu sacré, pour que périsse le savoir futile des humains dans un joyeux autodafé sur les bords de Seine ! Ô, traceurs de rêve, est-ce un hasard si Bouygues, patron d’une chaîne de télévision plate comme un mur de ciment et digeste comme un reliquat de bétonneuse, participa à la construction de ce monument à la gloire de feu l’admirateur du Maréchal, ce bâtiment si complice de l’édification de la gloire de la petite lucarne dont lui-même tient les rênes (Bouygues, pas le Maréchal… encore que) ? Ouroboros n’a pas fini de se mordre la queue.
Et mon Marquis, que deviendra-t-il ? Ingénieur, gagè-je… de ceux qui dans la cité de la soie conçurent entre deux parties de belote et trois verres de beaujolais son métropolitain ; celui-là même dont, à une station dont je tairais le nom, la porte d’un wagon s’arrête pile, empêchant ainsi les voyageurs marris d’en descendre, devant un des piliers soutenant le plafond au-dessus duquel le Rhône s’étire paresseusement dans son lit en rêvant de rejoindre celui de la fougueuse Garonne. Merveilleux métier en vérité, merveilleux monde que celui d’ingénieur, où ce sont les trains qui doivent se plier aux fantasques dimensions des ponts.

Une légitime appréhension nous prit lorsque nous pénétrâmes comme on la viole la bibliothèque vaste et silencieuse. Ce silence fut instantanément rompu par l’entêtante mastication du Marquis sur son bout d’hévéa ruminogène et le bruit de mes semelles en vrai plastique sur le linoléum astiqué jusqu’à ce que mort s’ensuive par quelque ancillaire I.A.T.O.S.S. de fonction, Portos d’origine et Aramis pour que du haut Dumas nous voyions la terre.
Nous marquâmes une pause impressionnée (mais sans les trois p’tites étoiles, il ne faut point abuser des bonnes choses) dans le vaste hall de cette bâtisse dédiée au savoir ; il était orné de plantes vertes faites du même plastique que mes semelles, et baigné d’une demi-obscurité propice à l’intense réflexion des savants qui ronflaient sur leurs encyclopédies ouvertes à la page des tableaux de nus.
D’une démarche rendue souple par le bruit amusant de nos pas, nous nous rendîmes en gloussant jusqu’au bureau de l’accueil où officiait une mégère que nous allions tenter d’apprivoiser. L’œil bas et glauque, la tête penchée d’un air de sodomite qui débute, elle darda son regard d’abord sur mon compère puis sur moi, et prit le parti d’attendre que nous entamions la conversation.
“ Bonjour…, eus-je à peine le temps de proférer avant que la vieille ne me foudroyasse du regard en désignant la pancarte fluo ornée d’un tonitruant “ Chuuuuut ! ” écrit en caractères gras, voire obèses, sise au-dessus d’elle. Je repris plus bas :
- Madame… ”
Le débris de bibliothécaire se jeta sur moi avec une vélocité étonnante compte tenu de l’arthrose qui ne devait pas manquer de la miner, et saisit mon col de ses deux poings serrés, collant son visage flasque et fripé au mien, si altier que j’en tombe de ma chaise. Ses joues rubicondes et ses yeux exorbités derrières les triples foyers de ses lunettes indiquaient en elle une colère discrète mais mal contenue. Après m’avoir secoué comme un quelconque cocotier dont ne tomba qu’une noix de mépris teinté d’effroi, elle m’indiqua d’un index rageur une autre pancarte, plus grosse et plus fluo encore que la première, et située au-dessus de celle-ci, ou vitupérait un “ Silence ! Toute parole est interdite ! ”

Pendant ce temps, le Marquis s’était saisi d’une feuille de papier et d’un stylo rouge, et dessinait assis par terre. Quand la vioque me lâcha dédaigneusement, il lui montra le résultat de ses gribouillis. C’était l’étrange dessin que nous avions découvert sur la porte du bureau d’Euphoria. Intérieurement, je saluai la vivacité d’esprit toujours renouvelée du Marquis qui m’étonnait encore, après tant de premières années de fac communes. 
“ Voilà-t-il pas que c’te grande andouille me fait de l’œil à c’t’heure, mima la concierge savante.
- De l’œil ? ” singeai-je, une lueur d’incompréhension dans le mien.
Elle désigna d’abord la feuille, puis le globe gélatineux, jauni aux entournures et variqueux vers l’iris, qui lui servait d’œil, et recommença avec application, montrant alternativement le dessin du Marquis et son verre de lunettes, jusqu’à ce que son coude, fatigué des va-et-vient, laissât tomber des gémissements grinçants qui me prouvèrent que l’arthrose que j’avais pressentie était à l’œuvre. J’en étais encore à m’émerveiller de cette remarquable intuition quand le Marquis me poussa du coude et imita avec énervement le manège du tromblon qui nous avait abandonnés avec un soupir résigné salué par un “ Chuuuut ” assourdissant et général de la bibliothèque.
“ Quoi, mon Marquis ? Arrête un peu tes âneries, tu vois bien que je réfléchis ! mimai-je à mon comparse avec moult gestes éloquents. Il me saisit alors par le col et m’entraîna brutalement à l’extérieur du bâtiment.
- Un œil ! Un œil ! Un œil ! ” cria-t-il une fois dehors, témoignant qu’il avait des Lettres, même si c’étaient les plus malheureuses du père Racine.
J’en jetai un sur le papier qu’il désignait en criant et gesticulant, puis je me frappai le front d’une paume vengeresse.
Quel con !

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commentaires

cubik 19/02/2007 10:53

quel suspense...
en même, ca sert plus à rien les bibliotheques, vu que tous les livres seront bientot sur cd (qui ont une durée de vie de 10 ans, mais bon, c'est le progrès)