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Où Suis-Je ? Où Vais-Je ?

  • CorineTitgoutte
  • J'arrive pas à choisir entre éducateur, musicien, écrivain ou dessinateur. Du coup, je vous laisse choisir ici !
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Rendez donc visite à La Carne, mon alter ego énervé. Blog satirique, hygiénique et apériodique.

 

Pour les oreilles :


  • Doude Baolescu : morceaux piochés dans l'ensemble de mon parcours musical.
22 janvier 1995 7 22 /01 /janvier /1995 22:17

Elle marcha jusqu’à la fenêtre. Son cul frelaté faisait pendant au mobile ridicule acheté dans je ne sais quel magasin de cadeaux débiles, où l’on pouvait trouver des t-shirts annonçant « faites comme moi : soyez cons ». Le balancement régulier à la base de sa nuisette me fit ouvrir un deuxième œil, critique, celui-ci. Elle s’arrêta devant la fenêtre et écarta les rideaux. Soudain, sa silhouette se dessina plus distincte mais plus sombre aussi, dans ce contre-jour. C’était vraiment un contre-jour. En tout cas, son début le laissait supposer. Comment étais-je arrivé là ? Une violente migraine m’apporta une réponse que je ne voulais pas formuler par moi-même. Un juron commun m’échappa.

Elle se retourna, d’un air faussement surpris :

« Tu ne dors plus ? »

Et en plus, on se tutoyait...

Avec horreur, je la vis s’approcher de moi pour le baiser matinal, tout sourire. Je revoyais en flash des passages de Nuit d’ivresse. Ben voyons...

Non qu’elle ressemblât à Josiane Balasko ; enfin, pas trop. Je ne ressemblais pas moi-même à Thierry Lhermite.

Elle s’envoya préparer du café. Mes yeux se fermèrent d’eux-mêmes, sans que j’eus pris le temps d’en mesurer les conséquences. Outre l’impression de me trouver sur un bateau pris dans la tourmente, la réflexion sur cette situation grotesque m’arracha à la contemplation obscure de l’intérieur de mes paupières, tortillant mes tripes fatiguées.

Ouvrant les yeux, je vis qu’elle m’observait. Avait-elle remarqué mon désarroi sous le masque de la gueule de bois ? Elle revint, après avoir passé un peignoir, et posa le plateau chargé de tout ce que l’on peut attendre d’un petit déjeuner sur le lit.

« C’était chouette... je veux dire, cette nuit. »

Ah bon ? Ravi de l’apprendre. Elle me regarda assez gravement ; sa mine était soucieuse, ses yeux fixés sur moi. On aurait dit qu’elle attendait que je disse quelque chose pour ne pas poursuivre un discours qui lui coûtait.

« Merci. »

J’étais vraiment trop mal, et surtout mon esprit était trop occupé pour répondre autre chose que cette politesse stupide en une telle occurrence.

« Ton café est extra. »

« Merci. »

Ses yeux plongèrent dans son propre bol. Elle saisit sa cuiller et la tourna machinalement dans le jus. Son sucre devait être délayé depuis cinq bonnes minutes, maintenant, non ?

La rogne me prit. Qu’est-ce qu’elle voulait que je lui dise, moi ? Je ne savais rien d’elle, je ne me souvenais même pas de ses intimités, avec lesquelles j’avais dû être en contact pendant un bout de temps, d’après son compliment. Je me demandais d’ailleurs si celui-ci était sincère. Les performances de ce type sont en général plutôt incompatibles avec des murges telles que celle de la veille.

Alors je me mis à penser que c’eût été plus simple d’être un fumier, de lui dire que merci pour le café et pour sa participation à mon lâchage de lest, mais qu’il est tard et on m’attend.

Je jetais un coup d’œil à la pièce où je me trouvais. Pas mal, des tentures, des lithographies surréalistes et des coussins style indien. Une fenêtre haute et étroite aux rideaux blancs. Un mobile idiot, sans doute offert car il ne collait pas du tout au reste. Et elle. Et moi, assis comme un con sur un pucier où devait gésir quelque part le souvenir de cette nuit. Je pris le parti de boire mon café.

Cette gêne était insupportable ; je sentais son regard inquisiteur qui pendant que je buvais m’enduisait de sentiments partagés de honte, d’étonnement, d’impatience. J’en étais recouvert, ça tenait chaud, et je transpirait. Super ! Il ne manquait plus que ça pour avoir l’air d’une erreur de casting.

Elle. Qu’est-ce qu’elle pensait de tout cela ? Qu’étais-je pour elle ? Si j’avais pu seulement me souvenir de notre rencontre, j’aurais pu au moins avoir des préjugés psychomorphiques. Des bribes d’indices sur ce qu’elle était, sur ce qui l’avais attiré à moi.

Outre l’inconfort inhérent à la situation, mon problème était que pour la première fois de mon existence j’étais obligé de faire face sans pouvoir adopter d’attitude sociale, sans pouvoir m’adapter à la personne en face de moi. Il y avait une chance pour que je ne représentasse qu’une aventure pour elle. Et un risque qu’elle fût amoureuse. Et aussi une possibilité qu’elle balançât entre les deux, ne sachant comme moi sur quel pied danser. Et puis je ne me rappelais même pas si elle m’avait plu ! Cette fois, c’est moi qui la dévisageais. Croisant mon regard, elle referma un pan de son peignoir qui laissait entrevoir un sein. Plus de doute, elle avait compris ce qui se passait.

Elle n’a pas grand chose de particulier à mettre à l’actif de son physique. Juste du charme dans son visage régulier et sa silhouette agréable. Yeux sombres, cheveux bruns, nez fin, longs cils, bouche tout à fait commune : un ensemble sans aucun excès, ce qui est plutôt joli, finalement. On a souvent trop sous-estimé la beauté du non-pulpeux, de ces femmes que la télévision méprise. Je commence à lui bâtir un caractère sur ces bases fragiles : elle ne doit pas être le genre à se lancer dans la bagatelle à la légère. Pas du genre à être si sûre de sa beauté qu’elle se laisserait rentrer dedans par un baratineur bronzé qui lui préfèrerait sitôt son coup tôt tiré une blondasse photogénique. Ou deux. Pourtant, elle m’a laissé coucher avec elle cette nuit, sachant que j’étais saoul. Je m’étonne au passage de mon pouvoir de persuasion. Cela fera au moins un sentiment positif dans la journée.

Je sens bien que je vous fais tartir avec mon Feydeau à deux francs. Mais vous devez comprendre que j’y suis obligé. Cela m’aide à ne pas penser à cette idée qui frappe avec insistance aux portes de ma conscience.

« Ecoute... »

J’ai parlé. Merde !

Elle lève ses yeux pleins d’espoir. J’allais éclaircir la situation pour elle et pour moi, enfin, sans qu’elle ait à s’engager ! C’est normal, mais elle aurait quand même pu avoir la gentillesse de m’aider...

Bon, maintenant, il faut trouver un début convenable. Ne surtout pas commencer par des éloges, cela appellerait un « mais » dans la foulée, et elle le sait. Ne pas lui demander son nom, non plus. Ca manquerait un peu d’élégance... Bon, alors quoi ? Du tact, de la douceur... Oh, et puis merde, après tout ! Elle sait aussi bien que moi de quoi il retourne !

« Je ne me rappelle plus de ce qui s’est passé hier soir. Je ne sais pas comment ni pourquoi on s’est rencontré. Ce que je sais, en revanche, c’est que tu as été sensible à ce que je t’ai paru être et qu’il n’y a pas de raison que tu ne le sois plus maintenant. Et puis, même si je ne sais plus rien de toi, je crois que tu me plais. »

Merde ! Qu’est-ce que j’ai dit ? Je savais que j’aurais dû rester dans le Feydeau. Les susdites portes de ma conscience se sont laisser violer par un vulgaire monte-en-l’air. Cric, crac, et voilà ce que j’en fais, de ta serrure anti-pensées-incongrues. Encore un truc à mettre sur le compte de la gueule de bois.

Elle a écouté ça sans broncher. Elle m’observe, sans émotion, puis baisse la tête et la hoche doucement.

Je reprends :

« On peut reprendre depuis le début... Je ne sais pas... Comment ça s’est passé, hier soir ? 

Elle lève la tête de nouveau, et comme en proie à une intense réflexion, regarde à travers moi.

- Excuse-moi... Je ne sais pas trop où j’en suis. Je... je crois qu’il serait préférable que tu t’en ailles. J’ai besoin de réfléchir.

Elle a dit ça d’un ton qui m’incite à penser qu’elle ne tient pas à ce que je m’en aille. Donc :

- Non.

Elle blêmit. Cela nuit à son teint.

- Il n’est pas question que je m’en aille alors que je commence à me rendre compte de ce qui m’a séduit chez toi et que je suis persuadé que je gagnerai à le découvrir à jeûn.

- C’est facile, pour toi. Tu n’as pas l’impression de t’être fait sauter par un inconnu ! Hier soir, tu m’as inspiré toute la confiance que je pouvais espérer de toi. Et maintenant tu viens me dire que tu ne te souviens pas de ce que tu as fait hier soir, que c’était peut-être une connerie pour toi, et tu m’enrobes ça avec des mots d’amour. Pour qui tu me prends ?

Sa voix s’était haussée d’un ton. Elle semblait sincèrement émue par ce qu’elle disait, et cela confortait l’impression que j’avais eue d’elle. Décidément, elle me plaisait de plus en plus ! Elle reprit :

- Hier soir, je t’aurais tout donné. Tout. Et tu me dis que tu crois que je te plais ! Comment j’ai pu être conne au point de m’enticher du premier ivrogne un peu gentil ? Comment est-ce que je peux croire ce que tu me dis maintenant ? Comment je saurais si tu ne me bourre pas le mou pour ne pas me faire chialer ? Comment je pourrais te faire confiance, maintenant ? C’était tellement facile, hier, quand la question était entendue. Tu fous tout par terre et je me sens sale. Oh, bien sûr, tu n’y es pas pour grand-chose... Mais ne demande pas à rester maintenant !

Elle a du cran, cette fille. Balancer tout ça sans tremolo, sans même l’esquisse d’une larme dans ses beaux yeux !

- Hum... Tu sais, je n’ai quand même pas dû beaucoup changer entre hier et aujourd’hui. Même si je ne me rappelle de rien, c’est encore moi ! Bien sûr, je ne te cache pas que saoul, on peut commettre des outrances, aller au-delà de ce que l’on pense. Mais tel que je me connais, je ne serais pas allé vers toi sans cela, et j’aurais raté la femme qui peut faire mon bonheur...

Elle paraît estomaquée, la chérie. Elle suffoque, et je suis content de mon petit effet.

- C’est quoi ce plan drague que tu me fais, là ? Tu me prends pour une conne qui va mouiller sa culotte dès qu'on la baratine avec des rimes en –eur ? Cœur, bonheur... Mon cul !

Ouille. Il y a l’effet, oui, mais pas celui escompté. Même sa vulgarité, que je m’empresse de mettre sur le compte de l’émotion, me la rend plus charmante encore.

- Ne dis pas ça ! J’ai l’impression que tu vas te mettre à me vouvoyer d’ici pas longtemps ! Tu ne te rends pas compte de ce qu’il m’en coûte de dire ce genre de choses. D’ailleurs, tu viens de t’apercevoir pourquoi cela me coûte : je ne sais pas dire ces choses-là. Sauf, bien sûr, en cas d’ivresse. Alors essaie de ne pas me rendre la chose encore plus difficile. Je ne sais pas ce que j’ai pu te dire hier. Je t’ai sûrement dit que je t’aimais ; pour être franc, je ne sais pas si c’est le cas. Mais s’il y a une chose dont je suis sûr, c’est que j’ai envie, vraiment envie d’en avoir le cœur net. On ne perd rien à essayer...

- Tu ne perds rien à essayer. Quant à moi, je ne suis pas sûr de vouloir goûter à une déception. J’espère que tu le comprends. Je ne tiens pas à te le réexpliquer.

Alors là, mes enfants, ça sent très mauvais pour moi. Les rôles se sont subrepticement inversés, à l’insu même de ma belle. Je subodore son histoire : un chagrin d’amour et puis moi qui arrive là-dessus. Une roue de secours. Juste au moment où on allait tomber d’accord. Je me rendais compte depuis un moment que je ne voulais pas non plus d’une déception.

Elle a dû mal interpréter mon trouble grandissant, car me voyant me ratatiner, elle s’approche furtivement, glisse contre moi. Elle croit que je me souviens de son histoire ! Que je me souviens de tout ! Quelque chose est passé entre nous, qu’elle a saisi au vol, par erreur...

Puis tout s’enchaîne trop rapidement. Elle m’embrasse... Elle pleure, elle se débarrasse de son peignoir, elle se blottit, le peignoir glisse du lit, elle me caresse, et voilà : je l’embrasse, lui rends ses caresses, nos corps se redécouvrent de plus en plus furieusement tandis que toute volonté me quitte et que l’orgasme monte, monte inexorablement vers mon malheur... Elle hurle mon nom : je ne sais pas le sien.

 

Leduc - 1995

 

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Published by leduc - dans Mèches courtes
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