Samedi 3 octobre 2009 6 03 10 2009 12:07
- Publié dans : On dit qu'au moment de mourir - roman

Il ne parvient plus à savoir si elle a les yeux grand ouverts par la nature de ce qu’elle ressent à cet instant, ou bien parce que ses paupières ont brûlé.

Il l’écoute ; pendant qu’elle raconte ce qui lui est arrivé, elle ne le quitte pas de ses grands yeux dont l’expression fascine autant qu’elle effraie Jérémy. Sa voix, grave et hachée par la douleur, l’apaise, joue en écho sur un vide en lui qu’il avait ignoré jusqu’alors. Il n’oublie pas que sous la gaze qu’une infirmière change deux fois par jour, rideau de séparation tiré, le corps de Rebecca n’est  plus que cratères lunaires ; mais il lui semble qu’il l’admet, le reconnaît, comme l’Eglise a reconnu, tardivement, de mauvaise grâce et avec frayeur, l’évidence que la Terre est ronde.

Lui, il ne dit rien ; il boit ses paroles et comble son vide de la substance des mots heurtés de Rebecca, comme des pierres dans le nid-de-poule d’un chemin de terre.

Cela n’a pas l’air de déplaire à la femme ; elle lui livre son histoire par bribes, comme des dépêches d’agence de presse, puis se tait quand la douleur de ses lèvres devient insupportable, et reprend  ensuite. Le silence de ces moments de pause n’a rien de gêné, de contraint. Il lui permet de méditer ; il pense qu’elle a été victime d’un coup du sort, cet incendie accidentel doit avoir sa raison d’être dans le fil de l’existence de Rebecca, tout comme doit avoir un sens son propre accident. Peut-être même que ces chocs n’ont eu pour but que leur rencontre. Plus il y songe, plus cela lui paraît clair. Et à mesure que son vide se remplit, il se rend compte qu’il tombe amoureux de cette femme dont il n’a vu que la bouche et les yeux.

« Amoureux de l’araignée », pense-t-il. Il sourit à cette image. Sa terreur l’excite.

Par CorineTitgoutte - Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander

Jeudi 1 octobre 2009 4 01 10 2009 12:05
- Publié dans : On dit qu'au moment de mourir - roman

Il a oublié Rebecca pendant son sommeil. C’est ainsi qu’elle s’appelle. Elle le lui a dit quand il s’est  réveillé. Elle le lui a dit en même temps que son histoire, qu’elle a débitée d’un ton détaché, lointain, comme si cela était arrivé à quelqu’un d’autre. L’incendie. L’inhumaine souffrance aux flammes dévorant sa chair. La douleur du contact incertain et empressé des mains gantées et râpeuses d’un pompier sur sa peau à vif. L’impression de noyade que les nerfs de ses poumons oppressés de carbone projetaient à son cerveau déboussolé. Le sentiment absolu et affolant de fondre, de voir son enveloppe, comme un – une – plastique,  se liquéfier sous la chaleur qui, finalement, étonnamment, après son paroxysme, n’était plus le centre absolu de sa douleur. Elle avait été transférée du service des grands brûlés après une quinzaine de jours, et atterri dans cette chambre pendant que Gustave dormait d’un sommeil agité par quelque rêve qu’elle avait imaginé terrible. Et il s’était réveillé, et l’avait regardée. Et si elle avait saisi dans ce regard une terreur indicible, elle est  heureuse de n’y avoir décelé aucune trace de dégoût. Elle se satisfait de faire peur mais ne peut se résigner à faire pitié.


« Je m’appelle Rebecca, lui dit-elle, et je n’ai plus de visage. »

Par CorineTitgoutte - Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
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