Lundi 5 octobre 2009
- Publié dans : On dit qu'au moment de mourir - roman
Rebecca obnubile son sommeil des nuits durant. Elle a pris le relai de sa douleur. Jérémy se sent l'insecte pris dans la toile visqueuse et brillante de l'araignée ; il adore ça. Dans ses rêves, il est à sa merci, totalement, incommensurablement soumis à ses dictats octopodes et velus. Le fait même de trouver son fantasme malsain lui procure un plaisir qu'il n'avait jamais jusqu'alors espéré effleurer de l'âme. Il s'emballe. Il se retourne, s'agite, transpire et fait grincer le lit de convalescent. De ses grands yeux sans paupière, Rebecca l'observe impassiblement, couchée sur le côté. Elle semble penser.
Elle ne détourne pas le regard quand il s'éveille parfois d'avoir trop gémi. Elle tente une craquelure de sourire et se ravise en grimaçant ; il l'a vue. Il aime cette façon qu'elle a de souffrir pour lui, pour une minauderie coquette et bienveillante.

Et puis Jérémy se réveille pour de bon. Ce n'est pas la douleur, cette fois, qui l'a arraché à ses songes arachnéens, mais un pressentiment vague et lancinant d'absence. Au bout de sa lente émersion, le sentiment d'urgence presse sa conscience. Il ouvre les yeux à s'en faire mal ; tourne la tête.

On lui arrache un pansement sur une plaie à vif. On le vide, l'aspire. Il opère une dépressurisation sous le poids de la solitude. Il implose. Il ne peut même pas bondir et se jeter contre les murs. Sa rage et sa frustration se contiennent, impuissantes, dans le carcan des plâtres.


Elle n'est plus là.
Par CorineTitgoutte - Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires - Recommander

Samedi 3 octobre 2009
- Publié dans : On dit qu'au moment de mourir - roman

Il ne parvient plus à savoir si elle a les yeux grand ouverts par la nature de ce qu’elle ressent à cet instant, ou bien parce que ses paupières ont brûlé.

Il l’écoute ; pendant qu’elle raconte ce qui lui est arrivé, elle ne le quitte pas de ses grands yeux dont l’expression fascine autant qu’elle effraie Jérémy. Sa voix, grave et hachée par la douleur, l’apaise, joue en écho sur un vide en lui qu’il avait ignoré jusqu’alors. Il n’oublie pas que sous la gaze qu’une infirmière change deux fois par jour, rideau de séparation tiré, le corps de Rebecca n’est  plus que cratères lunaires ; mais il lui semble qu’il l’admet, le reconnaît, comme l’Eglise a reconnu, tardivement, de mauvaise grâce et avec frayeur, l’évidence que la Terre est ronde.

Lui, il ne dit rien ; il boit ses paroles et comble son vide de la substance des mots heurtés de Rebecca, comme des pierres dans le nid-de-poule d’un chemin de terre.

Cela n’a pas l’air de déplaire à la femme ; elle lui livre son histoire par bribes, comme des dépêches d’agence de presse, puis se tait quand la douleur de ses lèvres devient insupportable, et reprend  ensuite. Le silence de ces moments de pause n’a rien de gêné, de contraint. Il lui permet de méditer ; il pense qu’elle a été victime d’un coup du sort, cet incendie accidentel doit avoir sa raison d’être dans le fil de l’existence de Rebecca, tout comme doit avoir un sens son propre accident. Peut-être même que ces chocs n’ont eu pour but que leur rencontre. Plus il y songe, plus cela lui paraît clair. Et à mesure que son vide se remplit, il se rend compte qu’il tombe amoureux de cette femme dont il n’a vu que la bouche et les yeux.

« Amoureux de l’araignée », pense-t-il. Il sourit à cette image. Sa terreur l’excite.

Par CorineTitgoutte - Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
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