Mardi 14 juillet 2009
- Publié dans : On dit qu'au moment de mourir - roman
Jérémy a une façon bien à lui de descendre les escaliers de marbre de l'immeuble, à la fois raide et sautillante. Il donne l'impression de courir, de sauter et de rester sur place tout à la fois. Sa main est agrippée à la rampe de chêne, ses pieds s'envolent alternativement au bout de ses jambes en bâtons, et retombent sur les marches dans un claquement sonore qui se répercute dans les étages.
Derrière lui, le pas plus pesant mais plus souple d'Avenar semble jouer le clown blanc. Jérémy imagine bien le sourire ironique décorant la face joviale de son collègue, mais il s'en moque. Au bout du hall, la porte d'entrée vitrée est là, dispensant une lumière terne qui paraît ralentie par les tapis épais et sombres. Il sort, il fait gris.

Sur le trottoir qui monte en pente prononcée, Jérémy n'a pas quitté sa démarche, mais cette fois ses bras l'accompagnent ; sa mallette au bout du gauche joue au balancier de Saturne comme dans une comtoise. Sa tête est fixe, tout comme son regard droit posé sur un horizon imaginaire qui pourrait tout aussi bien être la ligne bleue des Vosges que le fil qui sépare la mer du ciel dans l'oeil de Robinson. Il est probable que, si on le lui demandait, Jérémy soit incapable de dire ce qu'il regarde ainsi. Cela explique sans doute pourquoi il ne voit pas arriver la Volvo lorsqu'il s'engage pour traverser le boulevard. Un incompressible flot d'images parfois familières envahit sa rétine sans qu'il puisse en retenir aucune, en moins de temps qu'il n'aurait fallu pour se dire : "je vais mourir". Le noir l'interrompt aussitôt.
Par Corinne Titgoutte - Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires - Recommander

Mardi 16 juin 2009
- Publié dans : On dit qu'au moment de mourir - roman

"Hé, Jéjé, réveille-toi ! T'es au courant que les bureaux ferment, la nuit ? T'étais où, là ?

- Dans le futur."

Le ton de Jérémy est un peu plus sec qu'il l'aurait voulu. Ce n'est pas vraiment qu'il n'aime pas ses collègues, il aurait plutôt tendance à les ignorer. Mais ils ne peuvent s'empêcher de lui faire des réflexions qu'ils jugent hilarantes. C'est un rien pénible, comme une piqûre de moustique qu'on voudrait gratter en sachant pertinemment que ça ne ferait qu'empirer les choses.

Jérémy se lève et enfile lentement sa veste. Il vérifie son noeud de cravate, toujours très serré. De la main gauche, il prend son attache-case. De la droite, ses formulaires de demande de formation. Sous le regard encore amusé de Gilles Avenard, lui aussi aide-comptable, il sort du bureau pendant que le collègue éteint les lumières. Il suit le couloir jusqu'au bureau de la secrétaire de direction, y dépose ses papiers dans la corbeille d'arrivée du courrier, puis part sans se retourner tandis que l'obscurité emplit les bureaux.

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