Lundi 25 juillet 2011
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Publié dans : On dit qu'au moment de mourir - roman
L'odeur de cuisine chasse tout à fait les relents de moisissure ; les clapotis de la sauce qui mijote sur la plaque
électrique composent une sorte de batucada feutrée pendant que Jérémy, sur son canapé, un verre d'eau pétillante posé sur la table basse, tient son stylo débouché au dessus de la couverture
intérieure de "Nos retrouvailles", par Charlotte Coventry. Il réfléchit, concentré. Il a un bon quart d'heure devant lui pour trouver les mots justes. Ils ne viennent pas ; Jérémy se sent
complètement dépossédé devant cette page vierge - son esprit divague : pourquoi cette page complètement blanche, recto-verso, au tout début du livre ? A quoi peut-elle bien servir ? Il presse
cette feuille contre la suivante et voit apparaître le titre par transparence. Il n'y a guère que cela qui porte encore un sens dans cet objet. Levant le nez, il s'aperçoit que le temps a filé.
Bientôt l'heure de se mettre à table. Il écrit soigneusement son nom, son adresse et son numéro de téléphone dans le coin supérieur gauche de la couverture intérieure, relit son oeuvre et la
trouve un peu légère. Son stylo dessine des arabesques dans l'air au-dessus du papier, puis vient se poser à la fin de la dernière ligne, son numéro, pour tracer un point. Là, c'est complet. Il
referme le livre, le pose délicatement sur la table, finit son verre d'eau pétillante et va se servir à manger. Il est vingt heures.
Par CorineTitgoutte
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Lundi 18 juillet 2011
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07:00
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Publié dans : On dit qu'au moment de mourir - roman
Jérémy s'asseoit bien droit dans son vieux canapé, les mains sur les cuisses, le
regard lointain ; il peaufine les détails, les cisèle. C'est un moment de pure jouissance qu'on ne peut déceler que dans le pincement de ses lèvres minces, presque blanches, auxquelles un
tressaillement bref et compulsif rend la vie par instants. Un mouvement de sa tête quasi pavlovien porte son regard sur la pendule de la cuisine ; dix-huit heures. Il se rend compte qu'il doit
regarnir son réfrigérateur, et le faire vite s'il veut dîner à vingt heures. Il se rend surtout compte qu'il a retrouvé ce réflexe de sa vie d'avant, sans effort particulier. Cela le rend
confiant.
"Nos retrouvailles". Jérémy ne prend pas la peine de lire la quatrième de couverture, seul le titre lui a attiré
l'oeil et lui a instantanément orné le visage d'un sourire satisfait. Le livre est un de ces romans à l'eau de rose dans les tons pastel, pas très épais et sans doute rempli d'inepties. Jérémy
abhorre les romans. Lecteur lent, il s'ennorgueillit tout de même de lire des journaux, des manuels et des essais. Les romans et leurs inventions extravagantes, leurs histoires et leurs intrigues
lui semblent hors de propos ; l'imitation de la vie qu'ils proposent le met mal à l'aise. Il leur trouve quelque chose de sacrilège, de blasphématoire, même si son sens religieux est aussi peu
développé que possible. Pourtant, il dépose l'ouvrage signé Charlotte Coventry dans son chariot avec le soin qu'il déploierait pour une boîte d'oeufs. Puis il poursuit ses courses, minimalistes
car il pense au calvaire qu'il endurera à remonter les provisions chez lui, par l'escalier, avec ses béquilles et ses plâtres.
Par CorineTitgoutte
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Lundi 11 juillet 2011
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07:00
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Publié dans : On dit qu'au moment de mourir - roman
L'obscurité semble à Jérémy tellement chargée de miasmes qu'elle en devient impénétrable à la lumière. Puis il se dit que les
plombs ont dû sauter en son absence. Deux mois et déjà son appartement lui est redevenu hostile, habitué à l'absence de vie. Il sait qu'il a toujours eu du mal à investir de nouveaux lieux, à les
habiter vraiment. Il s'est toujours senti habillé dans les vêtements d'un autre en emménageant dans un nouvel espace. Il n'avait jusqu'à maintenant pas fait l'expérience de la vitesse du
processus inverse. Il est impressionné par la facilité avec laquelle son environnement peut s'adapter à son départ, et cela l'indispose un peu.
A tâtons, boitillant, gêné par ses plâtres, il parvient à franchir le petit couloir qui mène au salon, en face de lui. Il finit
par trouver la fenêtre, à sa gauche, à l'ouvrir ainsi que les vieux volets de métal dans un grincement désagréable.
Le jour inonde enfin la pièce et éclabousse Jérémy d'une immense lassitude. Sa peur a disparu. Il sait : le bourdonnement des
mouches, l'odeur, deux mois d'absence, une panne d'électricité. L'ampleur du nettoyage qu'il va avoir à faire, dans sa situation, le contrarie un peu. Il revient dans l'entrée et réenclenche le
disjoncteur, puis claudique jusqu'à la cuisine américaine. Ses gestes méthodiques tandis qu'il prépare le matériel dont il aura besoin l'extraient du moment présent. Il se met à penser à Rebecca
et ses mains s'activent toutes seules, ouvrant les placards, saisissant les éponges, les chiffons, les produits javellisés. Parfois, ses mouvements sont entravés par les plâtres. Cela le ramène
au présent, par petites touches, sans l'extraire tout à fait de sa rêverie. Il prend à peine conscience des accès de nausée lorsqu'il ouvre son réfrigérateur rempli de formes devenues
inidentifiables sous une couche de moisissure verdâtre et duveteuse, lorsqu'il ouvre sa poubelle grouillante d'asticots qui s'activent sur un os de gigot nettoyé à blanc. C'est machinalement
aussi qu'il chasse les mouches qui ont envahi la pièce principale de son appartement.
Lorsqu'il dépose enfin le dernier sac poubelle plein devant sa porte d'entrée, il est luisant de sueur et arbore un sourire
satisfait. Il inspire fortement, les narines grandes ouvertes, et souffle un soupir d'aise. Il a un plan pour retrouver Rebecca. La pourriture qui dévastait sa cuisine n'est plus qu'un lointain
remugle noyé dans l'odeur chimique du désinfectant, de la javel et du désodorisant.
Par CorineTitgoutte
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