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Mardi 6 décembre 2011 2 06 /12 /Déc /2011 22:08
- Publié dans : On dit qu'au moment de mourir - roman

 

Elle était si jolie. Jérémy se souvient que le dernier sentiment qu'il a eu pour elle était la colère. Il s'en veut probablement encore. Sa mère est morte il y a vingt ans aujourd'hui. Elle était malade, et Jérémy ne se souvient même plus du nom de sa maladie. Probablement un cancer, mais lequel ? Son passé s'estompe alors que son esprit se remplit des images de son avenir. Il devrait sans doute se sentir coupable. Même dans la douleur, sa mère était belle ; mais elle était dure aussi. Elle s'était battue non seulement pour vivre, mais aussi pour rester mère jusqu'à son dernier râle. Alors que sa voix n'était plus qu'un souffle souffreteux et rauque, elle l'avait grondé pour une mauvaise note, était-ce en sciences ? Et il l'avait haïe pour cela. Et puis elle mourut. Ne l'avait-il pas tuée ?

 

Son père fit bonne figure après le décès ; il continua d'éduquer Jérémy, à la manière de sa mère. Il accompagna son fils dans son parcours scolaire obligatoire, jusqu'à ses seize ans et l'obtention de son B.E.P. de Comptabilité.

Puis il se jeta sous un train.

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Lundi 5 décembre 2011 1 05 /12 /Déc /2011 21:36
- Publié dans : On dit qu'au moment de mourir - roman

 

Concentrées dans la brièveté d'un souffle d'agonie, des années intenses d'un parcours exaltant s'affichent à la façon d'un montage hollywoodien. Jérémy voit tout, chaque instant, avec une précision que la poussée d'adrénaline rend presque douloureuse. Et chacun de ces flashes de vie prend un sens qui, même s'il le dépasse pour le moment, lui paraît accessible, à portée de main, et surtout, qui lui est totalement dédié. Il voit surtout l'accomplissement de ses projets, la récompense des efforts ardus qu'il n'a pas encore fournis.

Jérémy comprend le malaise qu'il ressent depuis son éveil du coma, son impression de vivre dans une réalité bégayante ; ses cauchemars éveillés, le médecin, l'araignée, Rebecca, le retour dans son appartement... Il avait déjà vécu tout cela dans l'instant précédant le choc de sa cuisse contre le capot de la voiture de Gabriel Montsauche. Une terreur froide le ramène peu à peu dans sa petite salle de bain. Son regard peine à se détacher de son reflet, mais Jérémy est désormais présent. Il sent l'humidité sur ses tempes ; son cœur danse une sorte de pogo technoïde extatique qui ne suffit pourtant plus à maintenir la transe. Ses sourcils clairs se raffermissent, se froncent légèrement pour lui donner un air résolu et farouche, celui des certitudes. On veille sur lui ; il a un destin. Il est attendu. Il a sa place au monde. Même l'amour de sa mère n'aurait pas pu lui procurer un tel sentiment de sécurité.

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Jeudi 1 décembre 2011 4 01 /12 /Déc /2011 08:30
- Publié dans : On dit qu'au moment de mourir - roman

 

CHAPITRE 5

 

La superstition porte malheur

Paul Carvel

 

 



Jérémy claudique en rond dans son petit appartement. Il regrette de n'en pas habiter un plus grand. L'entrée : trois pas de long en béquilles. Le salon - cuisine américaine : cinq pas dans la longueur, quatre dans la largeur - et une table basse qu'il se trouve une trop nette tendance à heurter. Il peut faire une pause dans son canapé de tissu noir et regarder par la fenêtre à sa droite, à défaut de télévision. Il repart : un passage derrière le comptoir de la cuisine, un lieu un peu sombre mais d'ordinaire rassurant par son étroitesse et son confinement, malgré l'ouverture qui bée sur le salon. En ce moment, les passages exigus lui sont difficiles d'accès mais il ne se sent pas le besoin d'être rassuré. Il apprécie l'attente angoissée qui précède l'amour. Il retraverse le salon, se cogne à la table basse, et gagne sa chambre par la porte qui s'ouvre à gauche du canapé. Son lit est fait au carré, comme rangé sur le parquet de chêne ciré, bien au milieu du mur. Côté fenêtre, à gauche, sa table de nuit supporte une lampe de bureau à la hampe flexible, vestige de sa jeunesse. Un placard longe - sur quatre pas - le mur de droite dans lequel s'ouvre également la porte de la minuscule salle de bain. Là, ses pénibles progressions s'arrêtent : un seul pas suffit, dans un sens ou dans l'autre, pour atteindre la petite baignoire sur la gauche, le lavabo en face de la porte et les toilettes à droite. De toute façon, il fait une longue pause pour se regarder dans le miroir et sonder les mystères infinis que ses pupilles lui retournent, rendues brillantes par la lumière jaune d'une ampoule à nu.

 

Et puis, tout en douceur, il se sent partir, saisi par un ouragan tranquille et cotonneux. Il est engagé sur le boulevard, un pied sur la rue, l'autre sur le trottoir ; il se revoit se penser en robe d'avocat, plaidant pour une cause quelconque mais prestigieuse, d'amples et nobles gestes soulignant la pertinence et la flamme de son argumentaire. Et puis il tourne la tête, un capot beige métallisé grossit dans un ralenti cinématographique un peu raté, et là, il voit défiler sa vie en un fragment d'instant.

Sa vie future.

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